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Festival international du film de Jeonju - Zoom sur All You Need to Make a Movie Is a Gun de Santiago Sein (2026)

Un film m’a particulièrement émue lors de ce festival : le documentaire All You Need to Make a Movie Is a Gun de Santiago Sein. Non seulement à cause de son sujet, le cinéma pensé comme une arme révolutionnaire, un outil de libération et de résistance, mais aussi, et peut-être surtout, par la manière dont le public coréen a reçu cette œuvre.


À la fin du générique, après près de deux heures trente de projection, personne n’a bougé. Aucun bruissement de gestes brusques, aucun téléphone rallumé à la hâte, aucun spectateur pressé de quitter la salle. Un silence dense s’est installé, presque solennel, comme une forme de recueillement collectif. C’est sans doute la première fois que je me suis sentie à ce point en communion avec des inconnus plongés avec moi dans la pénombre d’une salle de cinéma. Comme si chacun avait compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un film sur le passé argentin, mais d’une réflexion plus large sur les dictatures et le rôle politique de l’art.


Au premier abord, le titre du documentaire semble presque provocateur. All You Need to Make a Movie Is a Gun (Pour faire un film, il suffit d’un flingue) convoque immédiatement les années 1970 et la célèbre formule attribuée à Jean-Luc Godard : « Tout ce dont vous avez besoin pour faire un film, c’est d’une fille et d’un flingue. » Mais chez Santiago Sein, l’arme n’est pas seulement une arme. Elle devient le symbole d’une époque où filmer était considéré comme un acte de rébellion.


Le documentaire s’ouvre sur une découverte presque miraculeuse : des centaines de bobines retrouvées dans un ancien entrepôt de l’Université de Córdoba, en Argentine. Ces films, tournés dans les années 1960 et 1970 par des étudiants de la Faculté des arts, étaient longtemps considérés comme détruits pendant la dictature militaire. À partir de ces fragments rescapés, Santiago Sein construit une œuvre dense, hybride, entre enquête historique, essai politique, réflexion sur le cinéma et méditation sur la mémoire.


Très vite, le film dépasse la simple restauration patrimoniale. Ces images retrouvées ne sont pas neutres. Elles portent en elles toute l’effervescence politique d’une génération persuadée que le cinéma pouvait participer à la transformation du monde. On y retrouve des étudiants débattant de la nécessité d’un « troisième cinéma » — un cinéma anti-impérialiste, collectif, clandestin, opposé à ce qu’ils considéraient comme un cinéma bourgeois et individualiste.


Le film rappelle à quel point ces jeunes cinéastes argentins étaient nourris par les bouleversements internationaux de l’époque : Che Guevara, Frantz Fanon, Daniel Cohn-Bendit, Jean-Luc Godard, mais aussi la Nouvelle Vague française, Miloš Forman ou Roman Polanski. Dans les discussions entendues à travers les archives et les témoignages, le cinéma est pensé comme une arme culturelle contre le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme sauvage.


Les manifestations de Mai 68 en France et un peu partout dans le monde, résonnent ainsi avec celles du Cordobazo en Argentine et les mobilisations autour du retour de Juan Perón en 1973. Santiago Sein montre admirablement cette circulation mondiale des idées révolutionnaires. À Paris comme à Córdoba, une même jeunesse rêve de liberté, d’amour libre, d’expérimentations artistiques et de bouleversement social.


Mais ce qui bouleverse dans le documentaire, c’est précisément le basculement progressif de cette utopie vers la terreur.



Au début, les étudiants filment encore des couples qui s’aiment, des fêtes, des corps libres, des scènes presque sensuelles. Comme si continuer à filmer la beauté du quotidien permettait d’échapper un instant à la brutalité politique qui monte. Pourtant, peu à peu, les images changent. Apparaissent les fouilles militaires, les contrôles de rue, les manifestations réprimées, les chiens lancés contre les civils, les arrestations arbitraires. Certaines séquences d’archives sont volontairement privées de son, ce qui les rend encore plus glaçantes.


Le film montre alors comment la caméra devient un objet dangereux. Posséder du matériel audiovisuel peut conduire à la prison. Organiser une projection militante à l’université déclenche des descentes policières. Filmer les laissés-pour-compte, les ouvriers agricoles, les habitants des quartiers pauvres ou les jeunes femmes vivant dans des maisons de fortune devient déjà un acte politique.


À travers les témoignages d’anciens étudiants et survivants — parmi lesquels les Français Pierre Viguier et Gérard Guillermot, présents à Córdoba à l’époque — émerge progressivement le portrait d’une génération sacrifiée. Beaucoup furent kidnappés, torturés, assassinés ou portés disparus sous la dictature militaire argentine. Certains noms reviennent comme des fantômes : Adolphe Cepeda, Ernesto Aschieri, Angelina Salamone ou Carlos Oscar Godoy. D’autres ont survécu, comme Gérard Guillermot, kidnappé puis finalement rapatrié en France.


Le documentaire rappelle aussi le rôle joué par Jorge Rafael Videla et le Troisième Corps d’Armée dirigé par Luciano Benjamín Menéndez dans la répression menée à Córdoba après le coup d’État militaire du 24 mars 1976. La fermeture du département cinéma de l’université, la destruction des œuvres et l’effacement organisé des archives deviennent alors des instruments de contrôle politique.


Et c’est peut-être là que le film trouve sa dimension la plus universelle.


Car Santiago Sein ne parle pas uniquement de l’Argentine. Il parle de toutes les sociétés où le pouvoir cherche à contrôler les récits, les images et les imaginaires. À plusieurs reprises, le documentaire établit implicitement des échos avec le présent : les attaques contre les universités, la méfiance envers les artistes, les tentatives d’éradication culturelle menées par des régimes autoritaires ou populistes contemporains. Le film suggère une idée troublante : toutes les milices fascistes finissent par se ressembler.


La grande force du documentaire réside aussi dans son travail sur les archives. Santiago Sein ne traite jamais ces bobines comme de simples documents historiques. Les images abîmées, rayées, parfois presque illisibles, deviennent des présences spectrales. Chaque plan semble arraché au néant. On pense parfois au travail de Chris Marker, de Patricio Guzmán ou encore de Raoul Peck : cette conviction que les archives ne servent pas seulement à raconter le passé, mais à comprendre ce que le présent cherche encore à effacer.


Avec ses presque deux heures trente, All You Need to Make a Movie Is a Gun peut parfois sembler labyrinthique. Mais cette ampleur participe aussi de sa puissance. Le film avance comme une fouille archéologique de la mémoire politique latino-américaine.


Au fond, Santiago Sein rappelle une chose essentielle : le cinéma n’est jamais totalement innocent. Il peut divertir, émouvoir ou faire rêver. Mais dans certains contextes historiques, il devient aussi une preuve d’existence. Une manière de dire : « Nous étions là. Nous avons vécu. Nous avons résisté. » Et parfois, cela suffit déjà à effrayer le pouvoir.



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