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Rumba congolaise : quand les femmes donnent de la voix

  • Photo du rédacteur: Eleonore Bassop
    Eleonore Bassop
  • il y a 6 jours
  • 4 min de lecture

Lorsque l’on évoque la rumba congolaise, on pense d’emblée à des artistes comme Franco, Tabu Ley ou Papa Wemba. Mais qui se souvient des femmes qui ont bravé l'ordre moral pour faire vibrer les premiers micros de Kinshasa ?


En décembre 2021, l’UNESCO inscrivait la rumba congolaise au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Si cette reconnaissance consacre une musique née des blessures de la colonisation et de l'exil, elle laisse une question en suspens : où sont les visages féminins de cette épopée ? Le documentaire "Rumba congolaise, les héroïnes", réalisé par Yamina Benguigui, vient briser ce silence en remettant en lumière les pionnières et les icônes qui ont façonné notre mémoire collective.



Une musique de résistance sous l'ordre colonial

La rumba congolaise naît à Léopoldville et Brazzaville dans les années 1940-1950. Elle n'est pas qu'un divertissement ; elle est le miroir d'une société sous tension. En fusionnant rythmes traditionnels, jazz et rumba cubaine, elle devient la chronique d'un peuple qui cherche sa voix face à l'oppression. Si l’hymne Indépendance Cha Cha de Joseph Kabasele a marqué l'histoire politique en 1960, la rumba raconte avant tout le quotidien des Congolais.


Pourtant, s’imposer dans cet univers urbain et nocturne était un défi moral pour les artistes féminines. Sous le joug d'un ordre colonial profondément patriarcal, la présence des femmes dans les bars et dancings, berceaux de la rumba, était source de scandale.


Lucie Eyenga : Briser le silence

C’est dans ce contexte que Lucie Eyenga apparaît. Son importance ne tient pas seulement à la beauté de sa voix ou à son succès, mais à ce qu’elle représente : une femme qui ose occuper l’espace sonore public, sans se cacher, sans s’excuser.


Lucie Eyenga impose un timbre grave, posé, maîtrisé. Une voix qui ne cherche ni l’esbroufe ni la provocation, mais l’autorité tranquille. Elle chante l’amour, la dignité, les relations humaines avec une retenue qui lui permet, paradoxalement, de s’imposer dans un monde d’hommes. Sa présence scénique ouvre une brèche : elle rend pensable ce qui ne l’était pas encore.


Avec elle, la rumba cesse d’être uniquement racontée par des voix masculines. Elle devient aussi un espace où une femme peut dire, ressentir, interpréter — et être écoutée. Lucie Eyenga ne bouleverse pas les codes par la confrontation, mais par la légitimité. Elle installe l’idée que la scène n’est pas interdite aux femmes, qu’elle peut leur appartenir.



Marcelle Ebibi : La rumba haute tension

À ses côtés, Marcelle Ebibi incarne la mutation électrique et la modernité. Moins connue du grand public, elle n’en est pas moins essentielle : c’est avec elle que la rumba entre dans une nouvelle ère sonore au début des années 1950.


Marcelle Ebibi est notamment reconnue pour ses collaborations avec le guitariste belge Bill Alexandre et le maître Guy Léon Fylla, figures majeures d’une période qui marque l’entrée de la rumba moderne sur les deux rives du fleuve Congo. L’enjeu dépasse la simple innovation technique. Grâce à la guitare électrique, la rumba change d’échelle :

  • Le son se projette davantage et conquiert l'espace urbain.

  • Les guitares deviennent centrales et nerveuses.

  • Les orchestres s’agrandissent et investissent les grands dancings.


Cette révolution électrique prépare directement la montée en puissance des orchestres emblématiques des années 1950-60, au premier rang desquels l'African Jazz et l'OK Jazz.


Dans ce contexte, la présence de Marcelle Ebibi est décisive : une voix féminine accompagne et incarne cette mutation sonore. Elle chante une rumba plus ample, plus dense, plus urbaine, celle d’une ville en pleine transformation.


L’éclosion des icônes : De la muse à la reine

Ce chemin tracé par les pionnières a permis, dans le sillage de l'Indépendance, l'émergence de figures capables de porter un discours de fierté culturelle totale. Si les années 1960-70 consolident les bases, les décennies suivantes voient l’avènement de véritables souveraines.


Mbilia Bel, avec sa voix cristalline, devient la première grande star internationale de cette ère. Longtemps présentée comme la muse de Tabu Ley, elle dépasse ce rôle pour incarner une féminité moderne et émancipée, dont l'élégance et le succès traversent les frontières.


À sa suite, Tshala Muana, la « Reine du Mutuashi », transforme la scène en un territoire de revendication. En puisant dans les traditions luba, elle réinvente le rapport au corps et à la danse. Elle fait de la rumba un outil de puissance politique et de fierté retrouvée, une arme culturelle face à l'acculturation.


Un héritage à protéger : Le documentaire « Les Héroïnes »

Cet article touche au plus profond de mon histoire personnelle. Ma mère, Marcelle Ebibi, était l’une de ces voix. Venue du Cameroun pour trouver sa vocation dans l'effervescence de Léopoldville, elle a dû, comme tant d'autres, conquérir sa place de haute lutte.


L’inscription de la rumba au patrimoine immatériel de l’UNESCO ne doit pas figer cette musique dans le passé ; elle doit nous pousser à rééquilibrer le récit national et international. C’est précisément ce que s'attache à faire Yamina Benguigui dans son documentaire « Rumba congolaise, les héroïnes ». En mettant en lumière les portraits de Lucie Eyenga, Marcelle Ebibi, Mbilia Bel, Tshala Muana, et tant d'autres, le film rend justice à ces pionnières.


Ces femmes n’ont pas seulement accompagné la rumba : elles l'ont bâtie. En rappelant leur rôle crucial dans la lutte contre les préjugés et pour l'indépendance artistique, cette œuvre honore celles sans qui la liberté de la rumba serait restée incomplète.



 
 
 
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