Disparition de Bassek Ba Kobhio : le cinéaste qui voulait décoloniser le regard
- Eleonore Bassop
- il y a 19 heures
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La disparition de Bassek Ba Kobhio, en ce mois du festival de Cannes, laisse un vide immense dans le paysage culturel africain. Réalisateur, écrivain, producteur, fondateur du festival Écrans Noirs, il faisait partie de ces intellectuels africains qui voyaient dans le cinéma un outil de mémoire, de souveraineté culturelle et de décolonisation du regard.
En France pourtant, son nom demeure encore relativement peu connu du grand public. Une injustice tant son œuvre éclaire des questions qui traversent encore nos sociétés contemporaines : héritage colonial, domination symbolique, violence de l’école coloniale, ambiguïtés de l’humanitaire occidental ou encore invisibilisation des peuples minoritaires africains.
À travers ses films, Bassek Ba Kobhio aura tenté une chose rare : regarder l’Afrique depuis l’Afrique elle-même.
Né en 1957 à Ninje, au Cameroun, il commence d’abord par l’écriture avant de se tourner vers le cinéma. Ses premiers ouvrages, Les Eaux qui débordent (1984) puis Cameroun, la fin du maquis ? (1986), témoignent déjà d’une pensée politique exigeante sur les impasses postcoloniales camerounaises.
À l’époque, le cinéma camerounais manque presque de tout : salles de projection rares, financements insuffisants, dépendance aux coproductions européennes, absence de véritable industrie nationale. Dans ce contexte fragile, Bassek Ba Kobhio appartient à cette génération de cinéastes africains qui ne se contentent pas de faire des films : ils construisent littéralement les structures nécessaires à leur existence.
Il fonde la société Films Terre Africaine puis surtout Écrans Noirs, à Yaoundé, en 1995. Le festival deviendra progressivement l’un des grands rendez-vous du cinéma africain et francophone en Afrique centrale.
Derrière cette initiative, une conviction forte :
l’Afrique ne peut pas dépendre éternellement du regard extérieur pour raconter ses propres histoires.
Cette phrase résume probablement toute sa trajectoire.
Car Bassek Ba Kobhio ne voulait pas simplement produire des films africains pour les festivals européens. Il voulait créer des espaces africains de diffusion du cinéma africain, former une nouvelle génération de cinéastes et permettre aux publics africains de se voir eux-mêmes à l’écran autrement qu’à travers les clichés hérités du colonialisme ou de certains regards occidentaux.
Son cinéma, profondément politique, se distingue pourtant d’un militantisme simpliste. Contrairement à certains récits plus frontalement idéologiques, ses œuvres reposent souvent sur la nuance, les contradictions et les ambiguïtés morales.
Chez lui, les héros sont rarement totalement héroïques. Les figures idéalistes peuvent devenir autoritaires. Les dominés peuvent eux-mêmes reproduire des formes de domination. Cette complexité donne à son œuvre une portée universelle.
C’est particulièrement visible dans Sango Malo (1991), probablement son film le plus emblématique.
Adapté de son propre roman, le long métrage raconte l’arrivée d’un jeune instituteur idéaliste dans un village camerounais. Convaincu que l’école doit devenir un outil d’émancipation populaire, il encourage les paysans, remet en cause les hiérarchies locales et s’attaque à l’ordre établi.
Mais très vite, ses ambitions se heurtent aux autorités, aux notables, à l’administration… ainsi qu’aux contradictions de son propre comportement.
Le film fonctionne à plusieurs niveaux. D’abord comme critique de l’école coloniale héritée du modèle français, présentée moins comme un outil de libération que comme un instrument de reproduction sociale. Ensuite comme réflexion sur les élites africaines postcoloniales, tiraillées entre idéaux révolutionnaires et tentation autoritaire.
Difficile, d’ailleurs, de ne pas penser à George Orwell en regardant Sango Malo. Comme dans La Ferme des animaux, Bassek Ba Kobhio interroge cette question universelle : comment des projets d’émancipation peuvent-ils produire à leur tour de nouvelles formes de domination ?
Cette profondeur politique, sans manichéisme, explique pourquoi Sango Malo reste aujourd’hui une œuvre fondatrice du cinéma camerounais moderne.
Avec Le Grand Blanc de Lambaréné (1995), le cinéaste s’attaque à un sujet encore plus sensible : la figure du docteur Albert Schweitzer, longtemps célébré en Europe comme incarnation absolue de l’humanisme colonial.
Le film ne cherche pas à détruire la mémoire de Schweitzer mais à complexifier le récit.
À travers cette œuvre, Bassek Ba Kobhio questionne le paternalisme colonial, les ambiguïtés de la mission civilisatrice occidentale et la manière dont l’Afrique a souvent été pensée comme un espace à sauver plutôt qu’un espace capable de produire sa propre pensée.
Bien avant que les débats sur la décolonisation des imaginaires ne deviennent centraux en Europe, le réalisateur camerounais montrait déjà une Afrique qui regarde enfin l’Europe au lieu d’être simplement regardée par elle.
Impossible ici de ne pas penser aux analyses de Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs ou Les Damnés de la Terre. Comme Fanon, Bassek Ba Kobhio montre que la domination coloniale ne passe pas seulement par l’économie ou la violence physique, mais aussi par une hiérarchie symbolique qui maintient l’Africain dans une position d’infériorité morale et intellectuelle.
On retrouve également chez lui des résonances avec Aimé Césaire et son Discours sur le colonialisme. Le regard porté sur Schweitzer n’est jamais caricatural. Il montre plutôt un homme prisonnier de son époque, incapable de penser réellement l’égalité avec les Africains. Une approche qui rejoint la critique césairienne du « faux humanisme » colonial.
Son film le plus internationalement reconnu reste sans doute Le Silence de la forêt (2003), présenté notamment à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes.
Le film suit Gonaba, inspecteur de l’éducation, qui découvre les violences et humiliations subies par les peuples Baaka en Afrique centrale.
Là encore, le génie du réalisateur tient dans son refus du folklore. Les peuples autochtones (les pygmées) ne sont jamais filmés comme des curiosités exotiques. Le racisme dénoncé ne vient pas uniquement de l’Occident : il traverse aussi les sociétés africaines elles-mêmes.
Le film parle alors autant de racisme intra-africain que de destruction des mondes forestiers, d’effacement des minorités ou encore de violence du développement moderne. La participation de Manu Dibango à la bande originale renforce encore la portée panafricaine du projet.
Mais réduire Bassek Ba Kobhio à ses seuls films serait insuffisant. Il fut aussi un homme de transmission. Producteur, pédagogue, défenseur des coproductions africaines, il aura consacré une grande partie de sa vie à former les générations suivantes.
À bien des égards, il appartient à cette lignée de grands cinéastes africains héritiers de Ousmane Sembène, Souleymane Cissé ou Djibril Diop Mambéty, pour qui le cinéma constituait à la fois un espace de mémoire, de résistance intellectuelle et de souveraineté culturelle.
Dans un paysage français où le cinéma africain reste encore trop souvent réduit aux récits migratoires, à quelques succès de festivals ou à des représentations folkloriques, Bassek Ba Kobhio incarnait autre chose : un cinéma intellectuel mais accessible, critique à la fois de l’Occident et des impasses africaines, profondément enraciné dans les réalités du continent sans jamais renoncer à l’universel.
Sa disparition rappelle enfin une réalité plus large : celle de la fragilité des grandes figures culturelles africaines qui, souvent avec peu de moyens, ont porté à bout de bras tout un imaginaire cinématographique continental.
Bassek Ba Kobhio ne demandait pas la compassion. Il demandait une conversation d’égal à égal entre l’Afrique et le reste du monde.










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