Orientalisme : pourquoi l'Occident aime-t-il tant l'Orient, mais si peu les Arabes ?
- Eleonore Bassop
- 26 juil.
- 6 min de lecture
Nous admirons les tapis persans, les palais ottomans, les calligraphies arabes, les récits des Mille et Une Nuits. Mais regardons-nous avec le même enthousiasme celles et ceux qui portent ces cultures ? De l'orientalisme du XIXᵉ siècle aux représentations contemporaines, cette contradiction traverse encore nos imaginaires.
De l’éléphant blanc de Charlemagne aux odalisques de Matisse, des « Mille et Une Nuits » à l’Alhambra de Grenade, l’Occident n’a jamais cessé de rêver l’Orient. Mais qu’en est-il des peuples de ces territoires dont il admire les œuvres ?
Au Louvre-Lens, il y avait foule pour le dernier week-end de l’exposition Par-delà les mille et une nuits. Histoire des orientalismes. Devant les peintures, les soieries, les bijoux et les objets venus d’Égypte, de Syrie, de Perse, de Turquie ou d’ailleurs, les visiteurs s’exclamaient, se penchaient sur les vitrines, admiraient le raffinement d’un motif, la délicatesse d’un tissu ou la sensualité d’une couleur. J’entendais des « Magnifique ! », des « Extraordinaire ! », parfois de véritables soupirs d’émerveillement.
La beauté des quelque 300 œuvres réunies dans cette exposition justifiait largement cet enthousiasme. Mais, à mesure que j’avançais dans les salles, une question s’est imposée à moi : comment l’Occident peut-il aimer à ce point l’Orient et si peu ceux que l’on appelle, souvent sans grande distinction, « les Arabes » ?
L'homme au turban mauve, André Suréda (1913). @Musée Rolin Tête de femme de Biskra, Marie Caire-Tonoir (1899-1900). @Musée du Quai Branly-Jacques Chirac Etude de jeune Grec. Ancien titre : Portrait présumé de Hassan (1826-1827). @Musée du Louvre, Paris
La formule est volontairement provocatrice. Tous les peuples réunis sous l’étiquette commode de l’Orient ne sont évidemment pas arabes. Les Turcs ne le sont pas. Les Persans non plus. Pas davantage les Indiens, ni tous les Maghrébins, parmi lesquels comptent notamment les peuples amazighs. Tous les musulmans ne sont pas arabes et tous les Arabes ne sont pas musulmans
C’est précisément ce qu’a montré Edward Saïd : l’Orient n’est pas seulement un espace géographique. C’est une construction intellectuelle élaborée par l’Occident, qui rassemble sous une même catégorie des peuples très différents afin d’en faire un ailleurs cohérent, exotique et, surtout, maîtrisable.
Cette simplification continue d’ailleurs d’imprégner notre imaginaire. Une même silhouette finit par se dessiner : peau mate, prénom étranger, religion supposée, origine floue. L’individu disparaît derrière une identité fabriquée.
L’Orient ne commence pas au XIXᵉ siècle
L’orientalisme ne nait pas avec les peintres romantiques du XIXe siècle. Dès le Moyen Âge, or, ivoire, soie, cristal de roche et objets précieux venus de Constantinople, d’Ispahan ou du Caire circulent jusqu’en Europe. Beaucoup sont intégrés aux trésors des églises, remontés en orfèvrerie chrétienne ou réinterprétés selon de nouveaux usages. Au début du IXᵉ siècle, le calife Haroun al-Rachid envoie même à Charlemagne un éléphant blanc, Abul-Abbas, devenu l’un des symboles les plus notoires de ces échanges.
Le célèbre Baptistère de Saint Louis raconte la même histoire. Réalisé vers 1330 en Syrie par Muhammad Ibn al-Zayn, ce bassin mamelouk n’avait rien d’un baptistère. Utilisé plus tard pour le baptême des princes de France, puis réassocié aux Croisades au XVIIIᵉ siècle, il deviendra progressivement un monument du patrimoine national français, au prix d’une origine et d’une fonction entièrement réinventées.
Coupe monumentale, Théodore Deck (1867). @musée d'Orsay Bassin dit "Baptistère de saint-Louis", Muhammad Ibn Al-Zayn (1330-1340). @musée du Louvre Albarelle (pot à pharmacie), Damas, Syrie (1400-1450). @ musée du Louvre Vase de l'Alhambra, Théodore Deck (vers 1890). @Manufacture de Sèvres Aiguillère Pot à tabac en forme de tête de Turc (Russie, 1820). @Manufactures de Sèvres
Plat à tête de Turc, Marseille (1600-1700). @Manufactures de Sèvres Plat représentant la prise de Vienne, Castelli d'Abruzzo, Italie (1600-1700). @Manufacture de Sèvres Coupe au cavalier fauconnier, Kashan, Iran (1175-1225). @musée du Louvre
Panneau de revêtement, Contantinople (1700-1750). @musée du Louvre Eléments du décor de l'exposition. @musé du Louvre-Lens Ensemble de moucharabiehs, Egypte (1500-1900). @musée du Louvre
L’Orient était déjà en Europe
Dès le XIIIᵉ siècle, à mesure que les comptoirs italiens importent céramiques et textiles, les artisans d'Europe adoptent ces procédés, c’est ainsi que les motifs végétaux se muent en « arabesques » ou « mauresques ».
En Espagne, l’Alhambra de Grenade incarne cette présence musulmane durable qui imprègne le territoire européen. L'Orient n'est pas encore un lointain fantasme : il est déjà là, au cœur des savoir-faire et des architectures du quotidien.
Les Mille et Une Nuits, ou l’Orient réécrit pour l’Europe
L’un des plus puissants ateliers de fabrication de cet Orient imaginaire fut la littérature. Au début du XVIIIᵉ siècle, Antoine Galland traduit Les Mille et Une Nuits. Mais il ne se contente pas de traduire : il adapte, réécrit et enrichit les textes afin de séduire le public français. Le succès est immense. Génies, tapis volants, palais merveilleux et princesses deviennent progressivement plus réels dans l’imaginaire européen que les sociétés dont viennent ces récits.
Pourtant, les échanges culturels ne vont jamais dans un seul sens. Bien avant Galland, les fables animales indiennes issues du Panchatantra avaient déjà nourri Jean de La Fontaine, avant qu’au tournant du XXe siècle le grand poète égyptien Ahmed Chawqi ne s'inspire à son tour… de La Fontaine.
D’Inde en Perse, du monde arabe à la France, puis de la France à l’Égypte, la boucle est bouclée. Preuve que les cultures ne s’affrontent pas dans une opposition rigide : elles se répondent, se traduisent et se métamorphosent.
Costume pour le rôle de M. Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme (1972). @Comédie française Costume et coiffe de scène de magicien, Jean-Louis Conte dit Yanco (1950-1975). @Mucem, Marseille Costume de danseuse porté pour Mârouf, savetier du Caire, Marcel Mültzer (1914). @Opéra Comique Costumes de Léon Bakst portés dans Shéhérazade (1951). @Opéra national de Paris
Un Orient sur scène, en peinture et en musique
Sur scène, Molière faisait déjà rire le public avec le Mamamouchi du Bourgeois gentilhomme, tandis que les « turqueries » de Rameau séduisaient les spectateurs bien avant que les costumes flamboyants de Léon Bakst pour les Ballets russes ne fassent triompher Shéhérazade à Paris en 1910.
En peinture, c'est toute une palette de fantasmes qui s'étale sous nos yeux. Charles-Amédée Van Loo métamorphose le harem en salon galant. Ingres, lui, n'a jamais mis un pied en Orient : cela ne l'empêche pas de peindre La Petite Baigneuse et de multiplier les odalisques. Plus tard, Matisse reprend le flambeau avec son Odalisque à la culotte rouge, captivé par le chatoiement des étoffes et le corps offert au regard. Paul-Louis Bouchard plonge ses Almées dans un décor luxuriant, tandis que Jean-Léon Gérôme met carrément en scène le rapport de domination dans ses marchés d’esclaves au Caire. Une exception remarquable ? Jean-Baptiste Van Mour, qui a réellement vécu à Constantinople. Ses portraits croquent une société ottomane bien plus diverse qu'on ne l'imaginait alors, même si le turban et la robe y restent les marqueurs obligés pour reconnaître « l’Oriental ».
Puis il y a Eugène Delacroix. En 1832, il accompagne la mission diplomatique du comte de Mornay au Maroc, dans le contexte de la conquête française de l’Algérie. L'aventure artistique est alors indissociable de l'expansion coloniale. Ses carnets regorgent de dessins de tissus, d’armes, de costumes et de scènes observées sur place. De ce voyage naîtra notamment Femmes d’Alger dans leur appartement, devenue l’une des œuvres les plus connues de l’orientalisme.
Mais l'histoire ne s'arrête pas à la toile. Plus d’un siècle plus tard, Assia Djebar, femme de lettres algérienne de langue française, reprendra exactement ce titre. Cette fois, les femmes ne sont plus figées dans des poses lascives : elles parlent. Elles cessent d’être observées pour devenir les narratrices de leur propre histoire.
Danseuses mauresques, Théodore Chassériau (1849). @musée du Louvre Brune en Lucrèce, Nazanin Pouyandeh (2024). @Fondation Francès La rue et la mosquée de El-Ghouri au Caire, John Frederick Lewis (1876). @musée du Louvre Les Almées, Paul Bouchard (1893). @musée d'Orsay Odalisque à la culotte rouge, Henri Matisse (1924-1925). @musée de l'Orangerie S'ils comprenaient les secrets de l'amour, Rayan Yasmineh (2026). @musée du Louvre-Lens
Vue de Boulak au Caire, Prosper Marilhat (1831). @musée du Louvre Vue du pavillon de l'Egypte à l'Exposition Internationale de 1937, Ulysse Moussali (1937) Une rue au Caire, Gabriel Toudouze (1844). @musée du Louvre
Du trophée de guerre à la vitrine : classer, exposer, hiérarchiser
L’orientalisme dépasse largement le cadre des toiles et des romans : il devient une véritable industrie culturelle et politique. De la campagne d’Égypte de 1798 à la conquête de l'Algérie, les guerres coloniales s'accompagnent d'un afflux massif d'objets vers l'Europe. Mais dans cette grande entreprise de « collecte », tout n’est pas logé à la même enseigne.
Une hiérarchie subtile s'installe. Les Expositions universelles exhibent les peuples colonisés, leurs coutumes et leurs corps, pour mettre en scène la suprématie de l'Europe. Dans les musées, c'est la même mécanique : certaines pièces prestigieuses du monde islamique intègrent les galeries d'art du Louvre, tandis que les productions du Maghreb sont reléguées du côté de l’artisanat ou de l’ethnographie.
C’est ce que l’exposition du Louvre-Lens résumait fort bien sous le nom de « ségrégation artificielle des collections ». Une grille de lecture héritée de l'époque coloniale, où l’objet d'art est encensé et admiré dans sa vitrine, pendant que le peuple qui l'a créé reste assigné au folklore, à l'exotisme et au retard.
De Lens à New York : sortir enfin du décor
Le sujet est décidément dans l’air du temps. Après le Louvre-Lens, c’est le Metropolitan Museum of Art de New York qui consacre une grande exposition au sujet avec Orientalism: Between Fact and Fantasy, une grande première aux États-Unis.
Mais que nous disent vraiment ces rétrospectives ? Certainement pas de cesser d’admirer Ingres, Delacroix, Fantin-Latour, Matisse ou la magie des arts de l’Islam. Ce serait absurde. La beauté ne s'annule pas parce qu'elle est traversée par les préjugés de son époque. En revanche, admirer exige d'être lucide : il faut regarder comment cette beauté a été fabriquée, quels silences elle a imposés, et au profit de quel regard elle a été mise en scène.
Au musée, l’Orient est toujours somptueux, multiple, fascinant. Mais une fois la porte franchie et les vitrines dépassées, une question demeure : sommes-nous enfin prêts à accorder le même émerveillement et la même dignité aux êtres humains qu'à leurs chefs-d'œuvre, ou préférons-nous continuer à enfermer « les Arabes » dans le décor de nos fantasmes ?



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