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Qui a décidé que Hélène de Troie était blanche ?


Pourquoi une actrice noire incarnant Hélène de Troie provoque-t-elle davantage de réactions que des décennies de whitewashing ? Derrière la polémique autour de The Odyssey se cache une question plus profonde : comment l’Occident est-il parvenu à faire passer ses propres imaginaires pour des représentations universelles ?


La polémique autour de The Odyssey, le prochain film de Christopher Nolan, rappelle étrangement le séisme qui avait accompagné La Petite Sirène avec Halle Bailey en 2023. À l’annonce de la distribution, les réseaux sociaux se sont enflammés : Lupita Nyong’o interprétera Hélène de Troie, tandis que Zendaya incarnera Athena. Deux figures que l’imaginaire collectif associe spontanément à une blancheur héritée des représentations européennes du XIXᵉ siècle.


Il faut dire que l’enjeu symbolique est immense. Hélène et Athena ne sont pas des personnages quelconques ; elles surgissent de L’Iliade et de L’Odyssée, les poèmes d’Homère fondateurs de notre littérature. Depuis trois millénaires, ces œuvres abreuvent les arts, la philosophie, le théâtre et le cinéma, façonnant un monde où les héros, les dieux et les canons de la beauté se confondent exclusivement avec l’Europe.


Pourtant, cette indignation dépasse largement les frontières occidentales. Au Japon comme en Corée du Sud, les internautes ont crié au scandale. Une réaction révélatrice de la puissance de l'hégémonie culturelle : ces mêmes pays ont longtemps accepté, sans sourciller, que Madame Butterfly , l'histoire vraie d'une jeune Japonaise de Nagasaki, soit incarnée à l'opéra par des sopranos occidentales grossièrement maquillées. Cette asymétrie en dit long sur la manière dont certains imaginaires se sont imposés à la planète entière.


Si la polémique est aussi vive, c’est parce qu’Hélène n'est pas une simple héroïne mythologique. Depuis l’Antiquité, elle incarne « la plus belle femme du monde », le désir absolu et la perfection féminine. Au fil des siècles, l’Europe a capturé cette beauté idéale pour lui imposer ses propres critères : peau claire, cheveux blonds, traits harmonieux. La Renaissance, puis les théories esthétiques modernes, ont même tenté d'objectiver ce canon en le reliant à la « divine proportion », c’est-à-dire au nombre d’or, comme si l’idéal féminin pouvait se réduire à une formule mathématique. Dès lors, voir une actrice noire incarner Hélène ne relève pas du simple choix de casting : cela fait vaciller un dogme vieux de plusieurs siècles. Et une question sous-jacente, rarement formulée aussi crûment, émerge alors : une femme noire peut-elle incarner le sommet de la beauté façonné par l'Occident ?


En réalité, cette pratique n’a pourtant rien de révolutionnaire. Bien avant nos débats contemporains sur la diversité, le cinéma, le théâtre et l'opéra confiaient déjà des rôles mythologiques à des artistes noirs. 



Il est d’abord intéressant de rappeler que l’une des premières actrices noires à avoir incarné Hélène de Troie à l’écran fut Eartha Kitt, en 1950, dans Time Runs, une production d’Orson Welles.


Les grandes cantatrices Grace Bumbry, Shirley Verrett et Jessye Norman ont, quant à elles, magistralement incarné Médée, Cassandre et d’autres héroïnes tragiques, sans que cela ne suscite de controverses comparables. Mais il est frappant de constater que ces personnages étaient souvent des femmes marquées par la folie, la vengeance ou la malédiction. Hélène, elle, trône sur le piédestal de la beauté pure. Et c’est précisément cette place symbolique que l'Occident refuse encore de partager.


Le véritable renversement historique n'est d'ailleurs pas celui que dénoncent les puristes du web. Pendant un siècle, Hollywood a multiplié les distributions transethniques... mais à sens unique. 


John Wayne est devenu Gengis Khan dans le Conquérant (1956). Marlon Brando a incarné le Japonais Sakini dans La petite maison de thé (1956). Alec Guinness a joué le prince Fayçal pour Lawrence d’Arabie (1962). Mickey Rooney a caricaturé le voisin asiatique énervé dans Breakfast at Tiffany’s (1961), tandis que Laurence Olivier et Orson Welles se noircissaient le visage pour être Othello.



Tout cela paraissait alors parfaitement naturel. Ce que l’on nommait fièrement le « cinéma classique » reposait en réalité sur ce que nous appelons aujourd’hui le whitewashing.


Bien sûr, certains qualifieront ces choix de casting de « woke » ; d'autres y verront une évolution naturelle du septième art. Une chose reste pourtant incontestable : le monde n'a jamais été monochrome. Les civilisations, les échanges, les métissages et les migrations ont toujours façonné l'Histoire. Le cinéma, comme tout art, finit par refléter la société qui le produit.


Et au fond, la question qui mérite d'être posée après avoir vu The Odyssey n'est pas de savoir si Lupita Nyong'o ou Zendaya ont la « bonne couleur » pour incarner Hélène ou Athena. La seule question, celle qui devrait guider toute critique cinématographique, est la suivante : auront-elles été de grandes Hélène et Athena, en tant qu'actrices ? Le reste n'appartient qu'aux préjugés de leurs contempteurs.

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