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140 ans d’amitié ? Relire l’histoire franco-coréenne à l’ombre des empires


Lorsque l’on célèbre cent quarante ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée, les regards se tournent naturellement vers les traités, les chefs d’État, les expositions commémoratives et les archives officielles. Pourtant, l’histoire des relations entre deux pays se construit aussi grâce à des femmes et des hommes qui, dans l’ombre, rendent possible le dialogue.


Cet article est dédié à la mémoire de Choi Jung-wha, disparue ce 14 juin 2026.


Pionnière de l’interprétariat de conférences, elle fut la voix qui permit à des présidents français et coréens de se comprendre lors de rencontres historiques, notamment sous les présidences de François Mitterrand, Jacques Chirac et de leurs homologues coréens. Professeure honoraire de l’université Hankuk des études étrangères (HUFS), présidente du Corea Image Communication Institute (CICI) et fondatrice du Culture Communication Forum, elle consacra sa vie à bâtir des ponts entre la Corée et le reste du monde. En 2025, la France lui avait décerné les insignes d’officier de la Légion d’honneur en reconnaissance de son engagement exceptionnel.


Sa disparition intervient au moment même où la France et la Corée célèbrent le cent quarantième anniversaire de leurs relations diplomatiques. Une coïncidence qui invite à dépasser le récit officiel des commémorations pour s’interroger sur la réalité de ces 140 années : une histoire faite de rencontres et d’incompréhensions, d’admiration mutuelle mais aussi de rapports de force, de blessures mémorielles, de résistances et de reconstructions.


Car les relations franco-coréennes ne sont pas nées dans un monde d’égalité entre les nations. Elles se sont construites à la fin du XIXe siècle, à l’époque où les puissances occidentales étendaient leur influence sur l’Asie et l’Afrique, tandis que le royaume de Joseon tentait de préserver sa souveraineté face aux bouleversements de la modernité.


Choi Jung-wha, fondatrice et présidente du Corea Image Communication Institute (CICI), reçoit les insignes d’officier de la Légion d’honneur des mains de l’ambassadeur de France en Corée, Philippe Bertoux. Elle est la première femme coréenne à être élevée au rang d'officier de cette distinction française.

Une exposition pour célébrer 140 ans d’amitié


Présentée à Séoul sous le titre Cadeaux et archives : 140 ans d’amitié franco-coréenne, l’exposition retrace cette trajectoire commune à travers des objets, des manuscrits, des photographies et des cadeaux d’État.


Dans une vitrine apparaît une simple bouteille en terre cuite offerte à un diplomate français après le naufrage du baleinier Narval en 1851. Un peu plus loin, les porcelaines de Sèvres envoyées par le président Sadi Carnot au roi Gojong répondent aux céladons de Goryeo et aux ouvrages historiques coréens offerts à la France. Plus loin encore, manuscrits royaux, correspondances diplomatiques et photographies de sommets présidentiels racontent une histoire officielle d’amitié et de rapprochement.


À première vue, le récit est celui d’échanges culturels féconds et d’une curiosité réciproque. Pourtant, derrière le raffinement de ces objets se dessine une réalité plus complexe. Ces relations naissent dans un ordre mondial profondément inégalitaire, où le royaume de Joseon lutte pour préserver son indépendance alors que les puissances occidentales étendent leur influence à travers le monde.


Aux origines de la rencontre : du sabre au traité


Les premiers contacts entre la France et Joseon ne sont pas diplomatiques mais religieux.


Dès les années 1830, des missionnaires des Missions Étrangères de Paris pénètrent clandestinement dans un royaume qui considère le catholicisme comme une menace pour l’ordre confucéen. Plusieurs d’entre eux sont exécutés lors des persécutions de 1839 et de 1866, tout comme des milliers de catholiques coréens.


La réaction française prend la forme d’une intervention militaire. À l’automne 1866, l’amiral Pierre-Gustave Roze conduit une expédition contre l’île de Ganghwa. Si l’opération se solde par un retrait français face à la résistance coréenne, elle laisse un traumatisme durable : le pillage des archives royales de l’Oegyujanggak.


Vingt ans plus tard, le traité d’amitié et de commerce signé en 1886 ouvre officiellement la voie diplomatique. Souvent présenté comme l’acte fondateur de l’amitié franco-coréenne, ce texte appartient pourtant à la famille des « traités inégaux » qui se multiplient alors en Asie. L’extraterritorialité accordée aux ressortissants français, les limitations de la souveraineté douanière coréenne et la protection implicite des activités missionnaires témoignent d’un rapport de forces profondément déséquilibré.



Quand la Corée ressemblait à l’Afrique coloniale


Pour un regard africain, certains mécanismes paraissent familiers.


Missionnaires, explorateurs, diplomates puis militaires : la séquence observée en Corée rappelle celle qui se déroule à la même époque dans de nombreuses régions d’Afrique. Bien sûr, la Corée ne devint jamais une colonie française. Mais elle fut confrontée aux mêmes logiques impériales qui plaçaient les puissances occidentales au centre du jeu mondial.


À la fin du XIXe siècle, tandis que la conférence de Berlin organise le partage de l’Afrique, Joseon subit les pressions croissantes de la Chine, du Japon, de la Russie, des États-Unis et des puissances européennes. Dans les deux cas, il s’agit pour des sociétés anciennes de négocier leur survie dans un monde dont les règles sont fixées ailleurs.


La comparaison a évidemment ses limites. La Corée connut une trajectoire historique propre, marquée par la colonisation japonaise. Cependant, le sentiment d’avoir vu son destin en partie déterminé par des puissances extérieures constitue un point de résonance que de nombreux peuples peuvent reconnaître.


Des passeurs entre deux mondes


Cette histoire ne se résume pourtant ni à la domination ni à la confrontation.


Parmi les figures les plus marquantes de cette période se trouve Victor Collin de Plancy, diplomate français en poste à Séoul à la fin du XIXe siècle. Passionné par la culture coréenne, il contribue à faire connaître en Europe les arts, les livres et les savoirs de Joseon. Avec l’orientaliste Maurice Courant, il participe à la constitution de collections qui permettront aux Européens de découvrir une civilisation encore largement méconnue.


Son rôle rappelle que les relations entre les peuples ne se réduisent jamais aux rapports de force entre États. Elles se construisent aussi grâce à des intermédiaires, des traducteurs, des chercheurs et des passionnés qui cherchent à comprendre l’autre plutôt qu’à le dominer.


À sa manière, Choi Jung-wha s’inscrivait dans cette même lignée de passeurs culturels.



Des objets qui racontent les blessures


L’un des mérites de l’exposition est de montrer que les objets ne sont jamais neutres.


Les manuscrits royaux de l’Oegyujanggak, emportés en 1866, restent le symbole le plus connu de cette mémoire blessée. Leur retour partiel en Corée au XXIe siècle sous forme de prêt à long terme a constitué une avancée importante, sans pour autant clore le débat.


Le célèbre Jikji, plus ancien livre connu imprimé à l’aide de caractères métalliques mobiles, demeure quant à lui conservé en France.


Pour un visiteur africain, ces tensions font écho aux débats actuels sur les trésors royaux d’Abomey, les statues, les masques, les archives et les objets sacrés emportés durant la période coloniale. Derrière la question des restitutions se cache une interrogation plus profonde : à qui appartient le droit de raconter l’histoire ?


La revanche du temps long


Entre les traumatismes du XIXe siècle et la modernité se déploie une longue histoire de résistances — des révoltes Donghak au mouvement du 1er mars 1919 — qui a profondément façonné la conscience nationale coréenne.


La leçon la plus fascinante reste cependant la trajectoire de la Corée elle-même.


À la fin du XIXe siècle, le royaume de Joseon apparaît fragilisé, pris dans l’étau des impérialismes. Suivront la colonisation japonaise, la guerre, la division de la péninsule et la pauvreté. Pourtant, la Corée du Sud est devenue en quelques générations une puissance industrielle, technologique et culturelle mondiale.


Cette réussite ne doit rien au miracle. Elle repose sur des choix politiques, un investissement massif dans l’éducation, une mobilisation nationale et une capacité remarquable à transformer les blessures de l’histoire en énergie collective.


Ce que l’Afrique peut apprendre — et ne peut pas apprendre — de la Corée


La tentation est grande de faire de la Corée un modèle universel. Ce serait une erreur. Les expériences coloniales, les structures politiques, les contextes géopolitiques et les héritages économiques diffèrent profondément.


En revanche, l’expérience coréenne rappelle une vérité essentielle : aucun destin national n’est définitivement écrit.


La Corée n’a pas oublié les humiliations de son histoire. Elle les enseigne, les documente et les commémore. Mais elle refuse de s’y réduire. Elle a fait de la mémoire un levier de reconstruction plutôt qu’un enfermement.


Pour une visiteuse afro-descendante parcourant ces salles à Séoul, impossible de ne pas penser aux archives dispersées, aux objets déplacés et aux histoires fragmentées d’autres régions du Sud. Mais impossible aussi de ne pas être frappée par la manière dont la Corée a transformé ces blessures en projet national.


Cent quarante ans après le traité de 1886, la question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir ce que la France et la Corée ont échangé. Elle est de comprendre ce que chaque peuple a choisi de faire de cette histoire.


Car derrière les porcelaines de Sèvres, les céladons de Goryeo, les cadeaux diplomatiques et les archives royales se dessine une interrogation universelle : comment un peuple transforme-t-il les blessures de son passé en projet d’avenir ?

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