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- Les nouveaux contes d'Amadou Koumba
Les contes d'Amadou Koumba (1947), Birago Diop Après avoir replongé dans Mansfield Park et ses silences bien pesés sur l’esclavage, changement d’ambiance : direction le Sénégal pour un tout autre type de récit. Je vous propose de (re)découvrir Les Nouveaux Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop. Ces contes-là ne sont pas faits pour s’endormir. Ils sont faits pour s’éveiller, à la parole vivante, à l’ironie populaire, à la chaleur de la savane. Mon autre recommandation pour cet été, c’est donc cette relecture joyeuse et piquante. Si le nom de Birago Diop ne vous dit rien, retenez qu’il fut l’un des premiers à transcrire en français la sagesse orale des griots d’Afrique de l’Ouest. Il a donné une voix écrite à Amadou Koumba, conteur wolof de génie, dont il a écouté les histoires dans son enfance. Avec lui, les contes ne sentent pas la poussière des bibliothèques mais la fumée des feux de camp et les rires partagés au clair d’une lune toujours aussi curieuse. Et la cerise sur le baobab ? La préface est signée Léopold Sédar Senghor. Oui, rien que ça. Deux monuments de la littérature africaine dans un seul et même livre. Dans ce recueil, on croise des personnages savoureux : Leuk le lièvre, rusé comme pas deux, Bouki l’hyène, grand benêt affamé, Gayndé le lion, noble mais souvent dépassé par les événements, et des humains pas moins hauts en couleur : Samba, Mor Lame, Khary Gaye, Khoudia la vieille… entre naïveté, orgueil et bravoure maladroite. Chaque conte a son titre accrocheur : L’Os , Le Prétexte , La Roussette , Le Boli , Samba de la nuit , Le Taureau de Bouki, et surtout, sa petite leçon cachée. C’est drôle, mordant, parfois tendre, souvent ironique. Un vrai jeu de miroirs dans lequel on retrouve, au fond, un peu de nous-mêmes. Ces histoires sont à lire seul, en famille, à voix haute ou en silence. Elles parlent aux petits comme aux grands, avec une simplicité trompeuse qui cache beaucoup de finesse. On peut les découvrir à tout âge, et les redécouvrir différemment selon les moments de la vie. Bref, une lecture d’été parfaite pour qui aime les récits qui voyagent dans le temps, les cultures, et les esprits. Avec Birago Diop, on rit, on réfléchit, on savoure. Et surtout, on écoute le souffle des ancêtres.
- Rumba congolaise : quand les femmes donnent de la voix
Lorsque l’on évoque la rumba congolaise, on pense d’emblée à des artistes comme Franco, Tabu Ley ou Papa Wemba. Mais qui se souvient des femmes qui ont bravé l'ordre moral pour faire vibrer les premiers micros de Kinshasa ? En décembre 2021, l’UNESCO inscrivait la rumba congolaise au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Si cette reconnaissance consacre une musique née des blessures de la colonisation et de l'exil, elle laisse une question en suspens : où sont les visages féminins de cette épopée ? Le documentaire "Rumba congolaise, les héroïnes" , réalisé par Yamina Benguigui, vient briser ce silence en remettant en lumière les pionnières et les icônes qui ont façonné notre mémoire collective. Une musique de résistance sous l'ordre colonial La rumba congolaise naît à Léopoldville et Brazzaville dans les années 1940-1950. Elle n'est pas qu'un divertissement ; elle est le miroir d'une société sous tension. En fusionnant rythmes traditionnels, jazz et rumba cubaine, elle devient la chronique d'un peuple qui cherche sa voix face à l'oppression. Si l’hymne Indépendance Cha Cha de Joseph Kabasele a marqué l'histoire politique en 1960, la rumba raconte avant tout le quotidien des Congolais. Pourtant, s’imposer dans cet univers urbain et nocturne était un défi moral pour les artistes féminines. Sous le joug d'un ordre colonial profondément patriarcal, la présence des femmes dans les bars et dancings, berceaux de la rumba, était source de scandale. Lucie Eyenga : Briser le silence C’est dans ce contexte que Lucie Eyenga apparaît. Son importance ne tient pas seulement à la beauté de sa voix ou à son succès, mais à ce qu’elle représente : une femme qui ose occuper l’espace sonore public, sans se cacher, sans s’excuser. Lucie Eyenga impose un timbre grave, posé, maîtrisé. Une voix qui ne cherche ni l’esbroufe ni la provocation, mais l’autorité tranquille. Elle chante l’amour, la dignité, les relations humaines avec une retenue qui lui permet, paradoxalement, de s’imposer dans un monde d’hommes. Sa présence scénique ouvre une brèche : elle rend pensable ce qui ne l’était pas encore. Avec elle, la rumba cesse d’être uniquement racontée par des voix masculines. Elle devient aussi un espace où une femme peut dire, ressentir, interpréter — et être écoutée. Lucie Eyenga ne bouleverse pas les codes par la confrontation, mais par la légitimité. Elle installe l’idée que la scène n’est pas interdite aux femmes, qu’elle peut leur appartenir. Marcelle Ebibi : La rumba haute tension À ses côtés, Marcelle Ebibi incarne la mutation électrique et la modernité. Moins connue du grand public, elle n’en est pas moins essentielle : c’est avec elle que la rumba entre dans une nouvelle ère sonore au début des années 1950. Marcelle Ebibi est notamment reconnue pour ses collaborations avec le guitariste belge Bill Alexandre et le maître Guy Léon Fylla, figures majeures d’une période qui marque l’entrée de la rumba moderne sur les deux rives du fleuve Congo. L’enjeu dépasse la simple innovation technique. Grâce à la guitare électrique, la rumba change d’échelle : Le son se projette davantage et conquiert l'espace urbain. Les guitares deviennent centrales et nerveuses. Les orchestres s’agrandissent et investissent les grands dancings. Cette révolution électrique prépare directement la montée en puissance des orchestres emblématiques des années 1950-60, au premier rang desquels l'African Jazz et l'OK Jazz. Dans ce contexte, la présence de Marcelle Ebibi est décisive : une voix féminine accompagne et incarne cette mutation sonore. Elle chante une rumba plus ample, plus dense, plus urbaine, celle d’une ville en pleine transformation. L’éclosion des icônes : De la muse à la reine Ce chemin tracé par les pionnières a permis, dans le sillage de l'Indépendance, l'émergence de figures capables de porter un discours de fierté culturelle totale. Si les années 1960-70 consolident les bases, les décennies suivantes voient l’avènement de véritables souveraines. Mbilia Bel, avec sa voix cristalline, devient la première grande star internationale de cette ère. Longtemps présentée comme la muse de Tabu Ley, elle dépasse ce rôle pour incarner une féminité moderne et émancipée, dont l'élégance et le succès traversent les frontières. À sa suite, Tshala Muana, la « Reine du Mutuashi », transforme la scène en un territoire de revendication. En puisant dans les traditions luba, elle réinvente le rapport au corps et à la danse. Elle fait de la rumba un outil de puissance politique et de fierté retrouvée, une arme culturelle face à l'acculturation. Un héritage à protéger : Le documentaire « Les Héroïnes » Cet article touche au plus profond de mon histoire personnelle. Ma mère, Marcelle Ebibi, était l’une de ces voix. Venue du Cameroun pour trouver sa vocation dans l'effervescence de Léopoldville, elle a dû, comme tant d'autres, conquérir sa place de haute lutte. L’inscription de la rumba au patrimoine immatériel de l’UNESCO ne doit pas figer cette musique dans le passé ; elle doit nous pousser à rééquilibrer le récit national et international. C’est précisément ce que s'attache à faire Yamina Benguigui dans son documentaire « Rumba congolaise, les héroïnes » . En mettant en lumière les portraits de Lucie Eyenga, Marcelle Ebibi, Mbilia Bel, Tshala Muana, et tant d'autres, le film rend justice à ces pionnières. Ces femmes n’ont pas seulement accompagné la rumba : elles l'ont bâtie. En rappelant leur rôle crucial dans la lutte contre les préjugés et pour l'indépendance artistique, cette œuvre honore celles sans qui la liberté de la rumba serait restée incomplète.
- Rumba congolaise : quand les femmes donnaient de la voix
Lorsque l’on évoque la rumba congolaise, on pense d’emblée à des artistes comme Franco, Tabu Ley ou Papa Wemba. Mais qui se souvient des femmes qui ont bravé l'ordre moral pour faire vibrer les premiers micros de Kinshasa ? En décembre 2021, l’UNESCO inscrivait la rumba congolaise au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Si cette reconnaissance consacre une musique née des blessures de la colonisation et de l'exil, elle laisse une question en suspens : où sont les visages féminins de cette épopée ? Le documentaire "Rumba congolaise, les héroïnes" , réalisé par Yamina Benguigui, vient briser ce silence en remettant en lumière les pionnières et les icônes qui ont façonné notre mémoire collective. Une musique de résistance sous l'ordre colonial La rumba congolaise naît à Léopoldville et Brazzaville dans les années 1940-1950. Elle n'est pas qu'un divertissement ; elle est le miroir d'une société sous tension. En fusionnant rythmes traditionnels, jazz et rumba cubaine, elle devient la chronique d'un peuple qui cherche sa voix face à l'oppression. Si l’hymne Indépendance Cha Cha de Joseph Kabasele a marqué l'histoire politique en 1960, la rumba raconte avant tout le quotidien des Congolais. Pourtant, s’imposer dans cet univers urbain et nocturne était un défi moral pour les artistes féminines. Sous le joug d'un ordre colonial profondément patriarcal, la présence des femmes dans les bars et dancings, berceaux de la rumba, était source de scandale. Lucie Eyenga : Briser le silence C’est dans ce contexte que Lucie Eyenga apparaît. Son importance ne tient pas seulement à la beauté de sa voix ou à son succès, mais à ce qu’elle représente : une femme qui ose occuper l’espace sonore public, sans se cacher, sans s’excuser. Lucie Eyenga impose un timbre grave, posé, maîtrisé. Une voix qui ne cherche ni l’esbroufe ni la provocation, mais l’autorité tranquille. Elle chante l’amour, la dignité, les relations humaines avec une retenue qui lui permet, paradoxalement, de s’imposer dans un monde d’hommes. Sa présence scénique ouvre une brèche : elle rend pensable ce qui ne l’était pas encore. Avec elle, la rumba cesse d’être uniquement racontée par des voix masculines. Elle devient aussi un espace où une femme peut dire, ressentir, interpréter — et être écoutée. Lucie Eyenga ne bouleverse pas les codes par la confrontation, mais par la légitimité. Elle installe l’idée que la scène n’est pas interdite aux femmes, qu’elle peut leur appartenir. Marcelle Ebibi : La rumba haute tension À ses côtés, Marcelle Ebibi incarne la mutation électrique et la modernité. Moins connue du grand public, elle n’en est pas moins essentielle : c’est avec elle que la rumba entre dans une nouvelle ère sonore au début des années 1950. Marcelle Ebibi est notamment reconnue pour ses collaborations avec le guitariste belge Bill Alexandre et le maître Guy Léon Fylla, figures majeures d’une période qui marque l’entrée de la rumba moderne sur les deux rives du fleuve Congo. L’enjeu dépasse la simple innovation technique. Grâce à la guitare électrique, la rumba change d’échelle : Le son se projette davantage et conquiert l'espace urbain. Les guitares deviennent centrales et nerveuses. Les orchestres s’agrandissent et investissent les grands dancings. Cette révolution électrique prépare directement la montée en puissance des orchestres emblématiques des années 1950-60, au premier rang desquels l'African Jazz et l'OK Jazz. Dans ce contexte, la présence de Marcelle Ebibi est décisive : une voix féminine accompagne et incarne cette mutation sonore. Elle chante une rumba plus ample, plus dense, plus urbaine, celle d’une ville en pleine transformation. L’éclosion des icônes : De la muse à la reine Ce chemin tracé par les pionnières a permis, dans le sillage de l'Indépendance, l'émergence de figures capables de porter un discours de fierté culturelle totale. Si les années 1960-70 consolident les bases, les décennies suivantes voient l’avènement de véritables souveraines. Mbilia Bel, avec sa voix cristalline, devient la première grande star internationale de cette ère. Longtemps présentée comme la muse de Tabu Ley, elle dépasse ce rôle pour incarner une féminité moderne et émancipée, dont l'élégance et le succès traversent les frontières. À sa suite, Tshala Muana, la « Reine du Mutuashi », transforme la scène en un territoire de revendication. En puisant dans les traditions luba, elle réinvente le rapport au corps et à la danse. Elle fait de la rumba un outil de puissance politique et de fierté retrouvée, une arme culturelle face à l'acculturation. Un héritage à protéger : Le documentaire « Les Héroïnes » Cet article touche au plus profond de mon histoire personnelle. Ma mère, Marcelle Ebibi, était l’une de ces voix. Venue du Cameroun pour trouver sa vocation dans l'effervescence de Léopoldville, elle a dû, comme tant d'autres, conquérir sa place de haute lutte. L’inscription de la rumba au patrimoine immatériel de l’UNESCO ne doit pas figer cette musique dans le passé ; elle doit nous pousser à rééquilibrer le récit national et international. C’est précisément ce que s'attache à faire Yamina Benguigui dans son documentaire « Rumba congolaise, les héroïnes » . En mettant en lumière les portraits de Lucie Eyenga, Marcelle Ebibi, Mbilia Bel, Tshala Muana, et tant d'autres, le film rend justice à ces pionnières. Ces femmes n’ont pas seulement accompagné la rumba : elles l'ont bâtie. En rappelant leur rôle crucial dans la lutte contre les préjugés et pour l'indépendance artistique, cette œuvre honore celles sans qui la liberté de la rumba serait restée incomplète.
- « Trésors et secrets d’écriture » : un voyage à travers dix siècles de manuscrits
Exposition "Trésors et secrets d'écriture" à la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts « Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice », écrivait Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris . À Villers-Cotterêts, « c’est l’immatériel qui a protégé le matériel, c’est la langue qui est venue au secours de la pierre », explique Paul Rondin, directeur de la Cité internationale de la langue française. Pour célébrer son deuxième anniversaire, la Cité internationale de la langue française, installée dans le château de François Iᵉʳ à Villers-Cotterêts, la ville d’Alexandre Dumas, accueille une nouvelle grande exposition : « Trésors et secrets d’écriture ». Présentée du 5 novembre 2025 au 1er mars 2026, cette exposition réunit plus de cent manuscrits exceptionnels issus des collections de la Bibliothèque nationale de France, certains exposés pour la première fois depuis des décennies. Les commissaires Thomas Cazentre et Graziella Pastore y proposent un fascinant voyage à travers dix siècles de création, où la langue française se révèle tour à tour savante, poétique, intime et théâtrale. Penser en français Première escale de ce voyage dans le temps, la salle Penser en français illustre la lente conquête du français comme langue savante et instrument de pensée. On y découvre des manuscrits où la langue s’émancipe du latin pour dire le monde et la raison. Le manuscrit de Jean-François Champollion, Grammaire égyptienne (1830-1832), synthèse ultime d’une vie de recherches, côtoie les Institutions de physique d’Émilie du Châtelet, pionnière de la vulgarisation scientifique, et les travaux de Sophie Germain, mathématicienne autodidacte qui dut publier sous pseudonyme masculin. Les vitrines révèlent également la traduction d’Aristote par Nicolas Oresme, témoin du passage du savoir antique dans la langue française. Ces manuscrits racontent une même aventure : celle du français devenu langue de la science, de la philosophie et de la curiosité intellectuelle. Peu à peu, la langue des savants cédera la place à celle des poètes et des conteurs. La littérature avant l’imprimerie Dans la pénombre de la salle suivante, les manuscrits médiévaux déploient toute leur splendeur matérielle : enluminures, parchemins, reliures et calligraphies révèlent une littérature née pour être récitée, chantée, transmise. Parmi les joyaux exposés, la Chanson de Roland , épopée fondatrice de la langue française, fait écho aux Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci, chef-d’œuvre de la poésie religieuse et musicale du XIIIᵉ siècle. On s’émerveille aussi devant le Chansonnier cordiforme de Montchenu, manuscrit en forme de cœur exécuté vers 1475, symbole d’un amour courtois et d’un art de vivre raffiné à la veille de la Renaissance. Au détour des installations, on croise la prose de Marie de Clèves, les récits chevaleresques de Chrétien de Troyes et les textes gouailleurs de François Villon. Le brouillon littéraire La troisième étape, sans doute la plus émouvante, nous plonge dans les coulisses de la création. Ici, l’écriture se fait combat : ratures, annotations, reprises, déchirures, salissures, autant de traces du geste de l’auteur. Le visiteur peut contempler les brouillons de Gustave Flaubert pour L’Éducation sentimentale , ou ceux de Marcel Proust, constellés de ses fameuses paperoles, ces languettes de papier collées pour étirer encore le texte. À leurs côtés, Victor Hugo, Alexandre Dumas, George Sand, Colette ou Louis-Ferdinand Céline dévoilent leurs manuscrits dans toute leur matérialité : pages saturées d’encre, marges griffonnées, hésitations fébriles. L’exposition présente aussi le dossier préparatoire d’Emile Zola pour Pot-Bouille , le tapuscrit corrigé de Simone de Beauvoir pour La Force des choses , ou encore les pages noircies de Raymond Queneau pour Zazie dans le métro. Et parce que la littérature est aussi engagement, on retrouve André Schwarz-Bart avec La Mulâtresse Solitude , roman-mémoire de la résistance à l’esclavage, et Édouard Glissant, dont Tout-Monde fait du manuscrit un espace d’interconnexion poétique et politique. Écrire pour soi, écrire sur soi Le quatrième temps de l’exposition explore l’intimité des auteurs et des anonymes : journaux, carnets, mémoires ou livres de raison témoignent de la naissance d’un nouveau rapport à soi. Les carnets de Victor Hugo, rédigés pendant son exil à Bruxelles, s’exposent aux côtés du journal de Catherine Pozzi, traversé de poésie et de douleur, et du cahier de Paul Valéry, où se mêlent réflexions, croquis et fragments mathématiques. On découvre aussi les Mémoires du duc de Saint-Simon, le Journal de Paul Claudel, ou encore l’extraordinaire Histoire de ma vie de Casanova, écrite en français à la fin du XVIIIᵉ siècle. Ces pages racontent la lente démocratisation de l’écriture intime et le passage d’une langue de pouvoir à une langue du moi. La correspondance Enfin, l’exposition s’achève sur l’art épistolaire, cette autre manière de penser et d’aimer en français. Des lettres codifiées du Moyen Âge aux correspondances passionnées des siècles modernes, les manuscrits réunis ici font entendre des voix à la fois savantes et sensibles. Une lettre de Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan conserve encore son cachet de cire ; Voltaire, dans une missive à Madame d’Épinay, déploie toute son ironie ; Jean Racine écrit à Boileau depuis la cour de Louis XIV ; Chateaubriand confie à Juliette Récamier ses derniers élans amoureux. Plus près de nous, Albert Camus partage ses doutes avec son maître et ami Jean Grenier, Paul Morand adresse ses lettres amoureuses aquarellées à Hélène Soutzo, et Jacques Prévert transforme ses enveloppes en collages surréalistes et poétiques. Autant d’auteurs qui rappellent que la lettre fut longtemps une œuvre d’art miniature et un prolongement de la littérature. Quand la langue devient mémoire En réunissant ces trésors et secrets d’écriture , la Cité internationale de la langue française poursuit sa mission : célébrer la langue non seulement comme outil de communication, mais comme trace vivante du génie humain. Elle rappelle que chaque mot écrit est un témoignage d’histoire, une empreinte laissée par celles et ceux qui font vivre le français. Exposition « Trésors et secrets d’écriture » 📍 Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts 🗓 Du 5 novembre 2025 au 1er mars 2026
- Yeongdong : un mois au rythme du Gugak
La musique traditionnelle coréenne célèbre son avenir dans la “ville du vin” Le 11 octobre 2025, la ville de Yeongdong, dans la province de Chungcheongbuk-do, a clôturé en apothéose un mois de festivités dédiées à la musique traditionnelle coréenne, le Gugak . Cette première World Gugak Expo a réuni artistes, chercheurs, artisans et visiteurs venus des quatre coins du monde pour célébrer la richesse d’un patrimoine musical devenu, au fil des siècles, l’un des piliers de l’identité coréenne. Un héritage vivant, entre tradition et modernité L’événement rendait hommage à Park Yeon, maître du XVe siècle considéré comme le fondateur de la musique de cour de Joseon. De ses travaux sur la théorie musicale et la codification des instruments est né le socle du Gugak , transmis de génération en génération malgré les épreuves de l’histoire, notamment la période coloniale japonaise. Dans ce sillage, Yeongdong, berceau du Nan-gye Gugak Festival fondé en 1965, s’est imposée comme le cœur battant de la musique traditionnelle coréenne. Avec la création en 1991 du Nan-gye Gugak Orchestra, la ville s’est engagée à faire du Gugak non seulement une tradition, mais aussi un moteur d’innovation et d’ouverture culturelle. Le Gugak, un langage universel Sous le thème « The Fragrance of Gugak, Permeating the World » , cette exposition mondiale a souhaité faire du Gugak une langue universelle capable de dialoguer avec d’autres traditions musicales. Trois valeurs fondamentales guidaient cette ambition : Partager la valeur du Gugak en favorisant l’empathie et la participation du public. Encourager son industrialisation grâce à la collaboration entre le secteur musical et d’autres industries culturelles. Dynamiser la région de Yeongdong en la transformant en véritable capitale de la musique traditionnelle et du tourisme culturel. L’exposition se déployait autour de plusieurs pavillons : un Gugak Theme Hall retraçant l’histoire et l’évolution de cette musique ; un Future Gugak Hall mêlant arts numériques et performances interactives ; et un Gugak Industry Promotion Hall, vitrine des entreprises et savoir-faire liés à la musique traditionnelle. Ambassadeurs et artistes du monde entier Pour incarner cette édition inaugurale, sept ambassadeurs de renom ont prêté leur image et leur voix au festival : la chanteuse de Pansori Shin Young-hee, le maître de gayageum Choi Chung-woong, la musicienne Park Ae-ri, le joueur de piri Jeong Jae-guk, la chanteuse Kim Da-hyun, ou encore la Française d’origine camerounaise Laure Mafo, figure emblématique du dialogue culturel entre la Corée et l’Occident. Au total, trente pays ont participé à cette grande fête des musiques du monde. Des troupes venues de Turquie, Roumanie, Chine Taipei, Inde, Hongrie, Chili, Kirghizstan ou encore des États-Unis ont présenté leurs danses et chants traditionnels, illustrant la diversité des expressions culturelles réunies sous la bannière du Gugak. Une clôture éclatante La cérémonie de clôture, présidée par les coprésidents du comité d’organisation — Kim Young-hwan (gouverneur de Chungcheongbuk-do), Jeong Young-chul (maire de Yeongdong) et Yoon Young-dal (président de Crown-Haitai Confectionery & Foods) —, a rassemblé un public nombreux. Les spectateurs ont assisté à un concert fusion mêlant jazz, rock et instruments traditionnels tels que le gayageum (cithare), le daegeum (flûte en bambou), le haegeum (vièle à deux cordes) ou le janggu (tambour en sablier), dont la virtuosité du percussionniste a particulièrement marqué les esprits. De jeunes prodiges ont également conquis le public par leurs prestations de danse masquée et de musique, symboles d’un Gugak tourné vers l’avenir. La soirée s’est conclue par la projection d’une vidéo retraçant les moments forts des trente jours d’exposition, la proclamation de Yeongdong comme “ville de la culture Gugak”, et un feu d’artifice féérique illuminant le ciel automnal. Un pont entre passé et avenir La Yeongdong World Gugak Expo 2025 marque un tournant dans la reconnaissance internationale de la musique coréenne. En associant patrimoine, innovation et ouverture au monde, elle affirme que le Gugak , loin d’être un art figé, est une matière vivante, capable d’évoluer, de dialoguer et d’émouvoir bien au-delà de la péninsule coréenne. À Yeongdong, le souffle du passé a trouvé un nouvel écho, celui d’une Corée qui fait vibrer le monde à son propre rythme. Encadré : Yeongdong, la ville du vin et de la musique Située à deux heures et demie de Séoul, Yeongdong est aussi connue pour ses vignobles et sa production de vin, représentant près de 13 % du raisin sud-coréen. Chaque année, la ville organise un festival du raisin et du vin, propose des dégustations dans ses “maisons du vin” et attire les visiteurs par sa célèbre Wine Tunnel et sa route du vin. Cette double identité — musicale et viticole — confère à Yeongdong un charme singulier : une cité où les sons du gayageum se mêlent aux arômes de raisin mûr, où tradition et convivialité se conjuguent dans une même harmonie.
- Diane Keaton, bête de scène et de mode !
Alors que nous apprenons la disparition de Diane Keaton, je n’ai pas eu envie de pleurer, mais de sourire. Parce que Diane Keaton, c’était ça : une bête de scène autant qu’une bête de mode ; un désordre élégant, une maladresse inspirée, une femme capable de parler d’amour, de psychanalyse et de jazz en une seule réplique. Je voulais me rappeler non pas seulement de l’actrice inoubliable, mais aussi de l’icône de mode : celle qui a réactualisé à sa manière le masculin/féminin, héritage de figures comme Katharine Hepburn ou Marlene Dietrich, et qui l’a fait traverser les générations avec une liberté aussi affirmée dans ses vêtements que dans son jeu. Diane Keaton (Annie Hall, 1977) L’actrice qui a fait du doute un art Diane Keaton, c’est Le Parrain (1972) qui nous la révèle, dans le rôle de Kay Adams, la femme de Michael Corleone, celle qui regarde le pouvoir et la corruption de l’intérieur, sans jamais y appartenir vraiment. Mais c’est Annie Hall (1977), qui la propulse dans la légende. Ce rôle lui vaut l’Oscar de la meilleure actrice et crée une figure nouvelle : la femme intelligente, drôle, un peu perdue, mais farouchement libre. Diane Keaton, c’est un peu l’anti Hollywoodienne par excellence : pas de glamour figé, pas de séduction calculée, juste une vérité désarmante, une manière d’être soi, avec ses hésitations, ses « giggling » (rires nerveux) et son regard pétillant. Le cinéma d’auteur “grand public” : un paradoxe délicieux Diane Keaton appartient à une génération d’acteurs nés au cœur du Nouvel Hollywood, un mouvement nourri par l’esprit de la Nouvelle Vague française, en cette période des années 1960–70 où des réalisateurs comme Coppola, Scorsese, Altman ou Woody Allen redéfinissaient les codes hollywoodiens : moins de héros parfaits, plus d’âmes en bataille. Mais là où d’autres choisissaient la violence, elle choisit le verbe. Avec Woody Allen, elle devient la muse d’un cinéma d’auteur grand public, cette drôle d’hybridation entre la comédie romantique, la psychanalyse et le drame existentiel new-yorkais, la neurotic romantic film comme disent les Américains. Ce n’est ni du divertissement pur, ni du film d’art et essai : c’est un cinéma où l’on rit, pense, doute et aime, souvent tout à la fois. Elle en est la figure tutélaire, comme Meryl Streep, Goldie Hawn ou Sally Field à la même époque : des femmes qui ont imposé l’idée qu’on pouvait être belle, complexe, intelligente et populaire. Tout ça dans la même phrase. L’icône de mode la plus “mal habillée” du monde Ah, le style Keaton. Tout le monde se souvient du look Annie Hall : pantalon large, chemise d’homme, cravate lâche, gilet trop grand et chapeau fedora. Un désastre, disaient certains critiques de mode à l’époque. Une révélation, diront toutes les générations suivantes dont je suis. Diane Keaton n’a jamais suivi les tendances, elle les a (re)créées par accident. Elle osait mélanger les genres : tailleurs d’homme, jupes longues, chemises blanches à poignets roulés, redingotes corsetées et ces chapeaux qu’elle ne quittait presque jamais. Même sur les tapis rouges, elle restait elle-même : pas de robe moulante, pas de faux sourire, juste Diane, dans son armure de tweed et sa confiance tranquille. Sa mode, c’était une attitude : celle de l’anti-pose, du refus du regard normatif. En un mot, une élégance sans séduction obligatoire. Ce qu’elle nous laisse Le cinéma de Diane Keaton, c’est celui de la spontanéité et de la pensée légère, un art rare aujourd’hui, à l’heure où tout semble calibré, marketé, prévisible. Il n’est pas anodin que son film préféré ait été Tout peut arriver (Something’s Gotta Give, 2003). Aux côtés de Jack Nicholson, elle formait un duo irrésistible : deux acteurs qui, par bien des aspects, se ressemblaient, drôles, désinvoltes, fantasques, un brin cabossés par la vie, mais profondément libres. À l’heure du formatage tous azimuts, Diane Keaton restait une originale au sens vrai : une femme libre, drôle, sincère et follement créative. Elle incarnait la preuve qu’on peut être iconique sans jamais chercher à l’être.
- Racisme, les Coréens aussi ?
Rosé (Blackpink), Paris Fashion Week, défilé Saint-Laurent (octobre 2025) La Corée du Sud a cru qu’en accédant au cercle des nations prospères, elle pourrait échapper aux vicissitudes du monde. En s’adossant à son miracle économique, en surfant sur la vague de la K-pop et de ses dramas mondiaux, elle se voyait à l’abri. Mais les récents événements montrent que le racisme, lui, ne connaît ni frontières ni classements économiques. Hyundai : chaînes et humiliations Première scène : une usine Hyundai aux États-Unis. Des dizaines de travailleurs coréens arrêtés, officiellement pour un défaut de visa. Mais la brutalité de l’opération ne trompe personne : les hommes ont été menottés, enchaînés — une mise en scène qui portait la marque d’une volonté claire d’humilier. Et ce, à peine quinze jours après la visite officielle du président sud-coréen à Washington. Un affront calculé ? Beaucoup l’ont pensé. Sur les réseaux sociaux, les commentaires n’ont pas tardé : ironie amère sur le « camouflet » infligé au pays du matin calme. Beaucoup ont également rappelé la raideur avec laquelle la Corée du Sud elle-même traite les étrangers sur son sol. Cet affront souligne combien la reconnaissance internationale peut se révéler réversible, au gré des humeurs et des rapports de force. Rosé, effacée comme une ombre Deuxième scène : Paris, Fashion Week, défilé Saint-Laurent. Une photo glamour prise pour Elle UK : Zoë Kravitz, Charli XCX, Hailey Bieber et Rosé, star de Blackpink. Mais surprise : dans la version publiée, Rosé a disparu. Effacée comme une ombre. La presse coréenne s’indigne, les fans s’enflamment, le magazine encaisse le backlash. Depuis, Elle UK a présenté ses excuses, évoquant une « maladresse » regrettable. Mais comme l’ont souligné nombre d’internautes : Too little, too late . Trop peu, trop tard : le mal est fait. Pourtant, Rosé n’est pas une figurante. Avec Blackpink, elle a fait danser la planète, pulvérisé des records de streaming, assuré une collaboration remarquée avec Bruno Mars. Elle est aujourd’hui l’un des visages les plus identifiables de la K-pop. Et malgré cela, elle a été rayée d’une photo censée incarner la mode mondiale. Racisme, les Coréens aussi ? - Les standards occidentaux : une vieille habitude Que les Sud-Coréens s’indignent, on le comprend. Mais ailleurs, cela prête presque à sourire. Car pour beaucoup d’entre nous, l’effacement des photos de « famille » n’a rien d’une nouveauté. Un exemple l’illustre bien : la restauration en 2005 du tableau Bélizaire et les enfants Frey (Jacques Amans, 1837, Metropolitan Museum of Art). Ce portrait du XIXe siècle représentait trois enfants blancs de Louisiane, aux côtés de l’esclave Bélizaire. Pendant plus d’un siècle, ce dernier avait été soigneusement effacé de la toile, avant que l’histoire ne le réhabilite. L’Occident a toujours su qui méritait d’apparaître ou de disparaître du cadre. Petit conseil d'une amie qui vous veut du bien Alors, si j’ai un conseil à donner à Rosé, à toutes ces stars coréennes qui arpentent les scènes et tapis rouges occidentaux : endurcissez-vous. Vous en verrez d’autres. L’humiliation, la condescendance, l’effacement font partie du lot. C’est le prix de l’invitation au bal. La différence, c’est que certains d’entre nous y dansent depuis longtemps déjà, et que nous avons appris à garder le sourire, la tête haute, même lorsqu’on nous raye du cliché.
- Wax 2.0 : de l’héritage à la globalisation
Exposition Wax, Musée de l'Homme, 2025 Plus que quelques jours pour aller découvrir l’exposition Wax au Musée de l’Homme, visible jusqu’au 7 septembre. Une occasion idéale pour plonger dans l’histoire de ce tissu aux motifs éclatants. Car le Wax, on le croise partout : sur les marchés d’Abidjan, de Yaoundé ou d’Accra, dans les défilés de Dior, dans les studios photo de Bamako immortalisés par Seydou Keïta ou Malick Sidibé, jusque sur les tote bags branchés de Brooklyn, de Londres ou de Paris. Avant le wax : un continent d’étoffes Le wax n’a pas surgi dans un désert textile. Bien avant lui, l’Afrique s’habillait déjà de tissus chargés de sens.Au Mali, le bogolan se couvre d’argile et de symboles protecteurs. Au Cameroun, le ndop indigo déploie ses motifs totémiques lors des grandes cérémonies. En Afrique de l’Ouest, l’ indigo teinte les corps de bleus profonds, couleur de prestige et de spiritualité. Le Ghana, lui, tisse le kente , éclat de couleurs où chaque fil raconte une histoire politique ou sociale. Et du Mali au Sénégal, le bazin , coton damassé et brillant, incarne l’élégance des jours de fête. Autant de traditions qui rappellent que le wax ne remplace pas : il s’est ajouté, en invité flamboyant, à un patrimoine textile déjà foisonnant. Avec ses motifs immédiatement reconnaissables, il s’est imposé comme le tissu africain par excellence. Pourtant, son histoire est tout sauf linéaire : né d’un détournement industriel d’un textile venu d’Asie et importé en Afrique par les puissances coloniales, il a été adopté, renommé puis réinventé par celles et ceux qui l’ont porté. Aujourd’hui, il est au cœur des débats contemporains sur l’identité, la mondialisation et la réappropriation. Un langage visuel universel À l’origine, le Wax est un cousin du Batik javanais, ce tissu millénaire, fait main, inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco. Les manufactures hollandaises et anglaises, au XIXᵉ siècle, mécanisent le procédé et l’exportent. L’Asie boude l’imitation, mais l’Afrique de l’Ouest l’adopte aussitôt. Ce sont des soldats ghanéens, enrôlés entre 1831 et 1872 par l’armée coloniale néerlandaise et envoyés combattre à Java, qui découvrent le Batik sur place. À leur retour en Gold Coast, ils rapportent ces étoffes, éveillant la curiosité et le désir pour ces tissus colorés, assez pour que les manufactures européennes réorientent leur production vers l’Afrique de l’Ouest. En quelques décennies, le Wax devient un marqueur social et esthétique incontournable. Son atout ? Une puissance graphique qui le rend immédiatement identifiable. Les motifs, végétaux, géométriques, symboliques, sont autant de proverbes visuels, portés sur les épaules, les hanches ou en foulards. Dans le film culte Bal Poussière (Henri Duparc, 1988), les épouses de « Demi-Dieu » se divisent en « pagneuses » , fidèles à l’enroulé traditionnel, et en « robeuses » , adeptes de coupes modernes. Un débat de style, mais aussi de société, où le Wax se fait à la fois tradition et modernité. Les photographes maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé l’ont immortalisé dans leurs studios de Bamako, entre robes chatoyantes, boubous fiers et costumes occidentaux. Pour la postérité, le Wax incarne une Afrique post-indépendance, jeune, joyeuse, confiante, en pleine effervescence. Point d’histoire : des soldats ghanéens à Java Au XIXᵉ siècle, le Ghana (alors Côte-de-l’Or) et l’Indonésie faisaient partie de l’empire colonial néerlandais. Pour renforcer leur armée dans les Indes orientales, les Hollandais recrutent entre 1831 et 1872 plusieurs milliers de soldats ghanéens, intégrés au KNIL (Koninklijk Nederlands-Indisch Leger), l’armée royale des Indes néerlandaises. Envoyés à Java pour participer aux guerres coloniales, ces soldats découvrent le batik javanais, tissu artisanal décoré à la cire. À leur retour en Gold Coast, ils rapportent ces étoffes comme souvenirs précieux. Leur succès local attire vite l’attention des manufactures européennes, qui décident de produire des imitations industrielles destinées non plus à l’Asie, mais à l’Afrique de l’Ouest. C’est ainsi que, par un détour militaire inattendu, le batik javanais devint l’ancêtre direct du wax africain. Pagnes et fast fashion Dans les années 1960-90, les célèbres Nana Benz du Togo bâtissent de véritables empires commerciaux grâce au Wax. Ces femmes d’affaires, riches et influentes, distribuent les motifs, leur donnent des noms savoureux ( Chaussures du roi , Mon mari est capable , Tomate ), et transforment le tissu en un véritable langage social partagé. Le Wax devient alors un média textile. Mais à l’ère de la mondialisation, le tissu prend un nouveau virage. Depuis 2004, la levée des quotas textiles a ouvert le marché aux producteurs d’Asie (Chine, Inde, Pakistan), qui fournissent aujourd’hui jusqu’à 95 % du Wax vendu en Afrique. Résultat : une production massive, des motifs renouvelés sans cesse, une logique de fast fashion. En parallèle, la mode mondiale s’empare du Wax. De Dior à Burberry, de Stella Jean, créatrice italienne d’origine haïtienne, à des collaborations avec Uniwax en Côte d’Ivoire, le tissu est réinventé sur les podiums, les tapis rouges et les rues européennes. De Lomé à Château-Rouge, du foulard au sac de luxe, le Wax circule dans tous les espaces. Entre affirmation et critique Face à cette industrialisation, les artistes contemporains se réapproprient le Wax pour en explorer les contradictions. Thandiwe Muriu utilise ses illusions photographiques pour interroger la féminité et l’identité à travers des fonds saturés de wax. Omar Victor Diop le met en scène dans ses portraits, dialogue entre histoire coloniale et présent globalisé. Gombo, avec La Naissance du Wax , critique l’héritage colonial de cette étoffe importée par les Hollandais au XIXᵉ siècle. Au-delà de l’esthétique, le Wax reste un tissu intime et politique. Il accompagne les étapes de la vie, naissances, mariages, funérailles, se transmet de mère en fille comme un matrimoine textile, et se charge de messages sociaux ou militants : campagnes contre l’excision, sensibilisation au cancer du sein, célébration de la Journée internationale des droits des femmes. Le tissu qui habille nos contradictions Colonial par naissance, africain par adoption, mondial par circulation, le Wax est à la fois célébré et critiqué. Mais sa force est d’avoir été repris et transformé, jusqu’à devenir un outil de mémoire, d’émancipation et d’expression. Aujourd’hui, les artistes africains et afrodescendants l’utilisent pour réécrire l’histoire d’hier et d’aujourd’hui, parce qu’il se prête à toutes les métamorphoses et qu’il fait irruption, haut en couleurs, dans ces mondes qui veulent, envers et contre tout, demeurer uniformes. Mais alors, et vous : plutôt pagneuse ou robeuse ? Informations pratiques 📍 Exposition : Wax 📅 Jusqu’au 7 septembre 2025 📍 Musée de l’Homme, Paris
- Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) : contre-enquêtes
Il y a quelques années, j’avais écrit un article sur Le Vol du Boli, ce spectacle de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako joué au Théâtre du Châtelet. En transformant en opéra la mémoire de l’Afrique des empires (Mali, Songhaï…), de la traite négrière, de la colonisation et de la mondialisation, il donnait chair à des siècles de spoliations. Le souvenir m’est revenu en visitant l’exposition Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) : contre-enquêtes. Exposition "Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) - Contre-enquêtes Cette exposition met en lumière la plus célèbre mission ethnographique française, dirigée par Marcel Griaule entre 1931 et 1933, qui a traversé quatorze pays africains, collecté plus de 3 500 objets, produit des milliers de photographies inscrivant cette expédition dans un projet colonial assumé : elle a donné naissance au célèbre journal de Michel Leiris, L’Afrique fantôme . Leiris eut l’audace, presque inédite à l’époque, de consigner dans ses pages la violence, le chantage et les rapts qui accompagnaient les collectes alors même qu’il y participait. Pour les peuples africains, ces prédations furent une humiliation, une profanation du sacré, une perte de repères culturels. Aujourd’hui, cette histoire est revisitée. Les archives rencontrent la mémoire des descendants, les voix africaines se mêlent à celles des chercheurs français, et les zones d’ombre ressurgissent. Une mission et ses silences Outre Griaule et Leiris, l’équipe comptait le peintre Gaston-Louis Roux, l’ethnomusicologue André Schaeffner, le linguiste Jean Mouchet et, plus tard, Deborah Lifchitz, première femme ethnologue et linguiste française envoyée sur le terrain. L’histoire a retenu les savants, rarement les collaborateurs africains sans qui rien n’aurait été possible : Mamadou Vad, Dousso Wologuem, Zògò Pouda N’Gònò, … Longtemps relégués dans l’ombre. Mais, étaient-ils des facilitateurs, ou des complices de la destruction de leur propre culture ? Une expédition hors norme Pendant deux ans, la Mission Dakar-Djibouti a rapporté à Paris : 3 600 objets, 6 600 spécimens naturalistes, 370 manuscrits, 70 ossements humains, 6 000 photographies. Officiellement, il s’agissait de « préserver » des cultures que la colonisation mettait en péril. Dans les faits, les méthodes allaient des « dons » consentis aux « achats » dérisoires… mais aussi au chantage et aux prises forcées. Le contexte facilitait ces pratiques : la France contrôlait la plupart des territoires traversés. L’administration coloniale ouvrait les portes, fournissait véhicules et guides, et l’ombre de son autorité pesait sur chaque négociation. Deborah Lifchitz, pionnière et effacée Deborah Lifchitz (1907-1942) incarne une singularité. Elle rejoint la mission à Gondar, en Éthiopie, en 1932, parle amharique, enquête sur les Falachas, collecte des manuscrits, s’intéresse aux mythes et aux pratiques religieuses. En 1935, avec Denise Paulme, une autre ethnologue, elle explore le pays dogon, et choisit de rapporter des objets liés à la vie féminine, premières règles, mariage, excision, objets domestiques. Là où ses collègues s’attardaient sur les grandes institutions rituelles, elle donnait de la valeur à l’ordinaire. Arrêtée en France parce que juive, elle est déportée à Auschwitz en 1942 et meurt à son arrivée. Sa trajectoire rappelle combien la mission Dakar-Djibouti est traversée par les violences croisées du siècle : coloniales, scientifiques, politiques, antisémites. Les contre-enquêtes : une démarche internationale inédite Près d’un siècle plus tard, six pays africains accueillent des contre-enquêtes : Sénégal, Mali, Bénin, Cameroun, Éthiopie, Djibouti. Chercheurs, muséologues, réalisateurs et habitants retournent dans une trentaine de localités pour interroger la mémoire, rencontrer les descendants des personnes photographiées, écouter les gardiens de sanctuaires dépouillés. Ce travail collectif mobilise des commissaires associés venus d’Afrique et d’Europe : Julien Bondaz (Université Lyon 2), Claire Bosc-Tiessé (CNRS/EHESS), Hugues Heumen (Musée national du Cameroun), Didier Houénoudé (Université d’Abomey-Calavi, Bénin), Aimé Kantoussan et Mame Magatte Sène Thiaw (Musée des civilisations noires, Dakar), Daouda Kéita (Musée national du Mali), Sisay Sahile Beyene (Université de Gondar, Éthiopie). C’est là que réside la nouveauté de cette exposition : un projet transnational, où la parole des communautés locales devient centrale. Le vol du Boli : un épisode qui marque les esprits S’il est un moment de cette mission qui a traversé le temps, c’est bien celui du vol du Boli. Cet objet sacré des Bambaras, lien entre les vivants et les morts, est devenu célèbre grâce à l’opéra Le Vol du Boli de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako, présenté à Paris en 2020. Dans L’Afrique fantôme, Michel Leiris relate la scène avec un mélange de franchise et de gêne. En septembre 1931, au Mali, lui et Griaule, malgré le refus des gardiens, pénètrent dans le sanctuaire, enveloppent le Boli dans une bâche et l’emportent. « Comme des voleurs », écrit-il. Ce geste, choquant aujourd’hui, illustre la logique de l’expédition : sous couvert de mission scientifique, il s’agissait avant tout de constituer des collections pour la métropole, sans tenir compte du consentement des communautés concernées. Le Quai Branly dans l’air du temps post-colonial Avec cette exposition, le Musée du Quai Branly-Jacques Chirac hume l’air du temps. Celui d’un monde où l’exigence de restitution et de réparation culturelle ne peut plus être ignorée. Dans ce contexte post-colonial, les musées européens ne peuvent plus simplement conserver : ils doivent dialoguer, interroger, restituer. En parcourant les vitrines, j’ai pensé à mon ami, le Prince Serge Guezo, disparu en 2022. Prince de Savè et d’Abomey, il plaidait inlassablement pour une diplomatie culturelle et la restitution des biens culturels africains. Il m’avait confié qu’il avait dû emmener sa fille au Quai Branly pour qu’elle voit l’héritage de ses ancêtres. Anecdote douloureuse, qui dit tout : pour voir leur patrimoine, les descendants doivent venir à Paris, quand ils y sont autorisés. Sexe, race et colonie : une question en suspens Reste une zone de silence. Qu’en fut-il des relations entre les membres masculins de la mission et les femmes de ces pays ? L’exposition n’en dit rien. Faut-il relire Sexe, race et colonies (dir. Pascal Blanchard & Co), qui fit scandale mais osa dévoiler ce que beaucoup savaient et taisaient ? Leiris note un jour : « Je suis passé dans un orphelinat. Les enfants, tous métis ! » Le ton est donné. Conclusion Aujourd’hui, le musée du quai Branly ne se contente pas de montrer. Il met en lumière la manière dont l’ethnographie française a dû se réinventer après les indépendances, en intégrant d’autres voix et d’autres façons de raconter les objets. Les contre-enquêtes font vaciller l’archive officielle et la corrigent à hauteur d’hommes et de femmes. Elles ne livrent pas un simple complément scientifique : elles produisent un contre-récit, réparateur, politique. La question de la restitution – totale ou partielle – est désormais au cœur de la réflexion qui se joue entre États africains et institutions françaises. L’Afrique fantôme avait révélé la violence coloniale, mais sans ouvrir sur la réparation. Pour moi, cette exposition n’est pas seulement une démarche artistique ou savante. C’est la reconnaissance d’un viol culturel dont les traces demeurent. Et c’est peut-être, enfin, un peu de dignité restituée. Mais juste un peu… Exposition “Mission Dakar-Djibouti (1931-1933) : contre-enquêtes” Musée du quai Branly – Jacques Chirac, ParisJusqu’au 14 septembre 2025 Mission Dakar-Djibouti [1931-1933] : Contre-enquêtes | Bande-annonce de l'exposition
- Ombrelle, blancheur et colonisation
Alors que la canicule sévit un peu partout sur la planète, chacun cherche à se protéger de l’ardeur du soleil comme il le peut. En Corée du Sud, un accessoire discret mais redoutablement efficace a fait son grand retour: le parasol, ou plutôt l’ombrelle, désormais brandi aussi bien par les jeunes femmes que par les grands-mères… et de plus en plus d’hommes. C’est en les voyant pulluler dans les rues de Séoul que je me suis dit : Tiens, et si je vous racontais l’histoire coloniale, esthétique et géopolitique du parasol ? Bon, dit comme ça, on dirait le sujet d’une thèse. Mais je vous promets : on va parler d’histoire coloniale, de normes esthétiques, de Bollywood… et de ce que cela révèle de notre rapport au soleil, et aux autres. Allez, ombrelle en main, suivez-moi. La polémique TikTok : quand le parasol devient politique Tout est parti d’une vidéo TikTok postée par une créatrice noire américaine. Sur un ton mi-amusé, mi-exaspéré, elle s’étonne de l’usage massif des ombrelles en Asie, et notamment en Corée du Sud : « Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi les Asiatiques ont si peur du soleil ? » Et de conclure : « Vous devez vous débarrasser de ce truc de suprématie blanche que vous avez intériorisé. » Ambiance. La vidéo a fait réagir, pas seulement les internautes, mais aussi des médias coréens très sérieux comme The Korea Herald ou The Korea Times , qui ont rappelé que : le parasol sert avant tout à protéger la peau des UV (et donc du cancer), son usage a explosé avec la canicule (jusqu’à +42 % de ventes en ligne en une semaine), de plus en plus d’hommes l’adoptent, au point que le dictionnaire coréen a dû revoir sa définition pour retirer la mention “utilisé principalement par les femmes”. Mais alors, marcher à l’ombre est-il un acte politique ?Est-ce qu’on perpétue la colonisation en se protégeant du soleil ?Tentons d’y voir clair… sans s’aveugler. Quand l’ombre devient un privilège Si l’on remonte un peu dans le temps, l’ombrelle n’a rien d’anodin. Dans les plantations esclavagistes, elle était parfois tenue par un esclave noir au-dessus de la tête de la maîtresse blanche. Sur les photos de l’époque coloniale, on voit souvent un “boy” africain ou asiatique abritant son colon du soleil. L’ombrelle, c’est le symbole mobile du pouvoir. Elle distingue les corps qu’on protège de ceux qu’on expose :l’un bronze, l’autre brûle ;l’un se repose, l’autre peine ;l’un garde sa peau claire, l’autre la voit noircir — et, avec elle, son rang social. Bref, le parasol n’a jamais été un simple accessoire.Il a toujours protégé plus que la peau : il protégeait une hiérarchie. La blancheur en Asie : entre esthétique ancienne et héritage colonial Soyons justes : l’idéal de peau claire ne vient pas uniquement des colons européens. Bien avant leur arrivée, les élites chinoises, coréennes, japonaises et indiennes valorisaient déjà la pâleur, synonyme de raffinement, de douceur, d’oisiveté. Une peau non exposée, c’était la preuve qu’on ne travaillait pas aux champs. Mais la colonisation a ajouté une couche, ou plutôt un fond de teint idéologique. Être clair, c’était désormais ressembler au colon, et donc paraître plus “éduqué”, “raffiné”, “civilisé”. Résultat : des générations entières ont intégré l’idée qu’il fallait s’éclaircir pour réussir. Le marché des crèmes blanchissantes est devenu un empire. En Inde, en Chine ou en Corée, les slogans vantent la peau claire comme atout pour séduire, décrocher un emploi ou simplement “faire bonne impression”. Et dans les séries coréennes ? Pas une ride, pas un bouton, et surtout : pas de teint mat, en tout cas, pas chez les héroïnes. Je ne peux m'empêcher de repenser aux mots d’Arundhati Roy, autrice et militante indienne, à propos des acteurs de Bollywood : « Quand on regarde les films et les séries indiens, on a l’impression que l’Inde est peuplée de personnes blanches. » Ah, ces écrans qui préfèrent l’uniformité à la réalité. Et la santé, dans tout ça ? Revenons à la Corée, et à ce que disent les dermatologues : le parasol est aussi un geste de santé publique. Le Dr Cho Sung-jin, de l’Hôpital national de Séoul, rappelle que les UV sont le principal facteur de risque de cancer de la peau. En Corée, les parasols doivent bloquer au moins 85 % des rayons UV, et les modèles sombres sont encore plus efficaces. Autrement dit : se protéger du soleil, c’est tout simplement du bon sens. Les parasols font d’ailleurs leur retour aux États-Unis, où ils avaient disparu depuis les années 1990. À New York, ils sont même devenus un nouvel accessoire tendance, comme le souligne le New York Post . Petite philosophie de l’ombre Et moi, dans tout cela ? Je n’ai pas d’ombrelle, juste une crème solaire pour protéger ma mélanine, un afro en guise de chapeau, des lunettes noires… et c’est tout. En Corée, en revanche, on dégaine le parapluie dès que le soleil cogne : jeunes femmes, grands-mères, et de plus en plus d’hommes le sortent par habitude. Est-ce une obsession de la blancheur ? Parfois. Une précaution santé ? Très souvent. Un héritage complexe ? Certainement. Mais inutile de brandir le mot “racisme” à chaque accessoire : on n’en finirait plus de traquer la moindre faute de goût. Le parasol, aujourd’hui, c’est peut-être simplement une façon de prendre soin de soi, d’autant que beaucoup ignorent la charge symbolique qu’il a pu porter. Et parfois, dans ce monde qui brûle, au propre comme au figuré, choisir l’ombre, c’est déjà une forme de sagesse.
- In Memoriam Malcolm-Jamal Warner
« You are going to try as hard as you can, and you’re going to do the best that you can. And that’s all we expect. » (Tu vas faire de ton mieux, vraiment de ton mieux. Et c’est tout ce qu’on attend de toi.), Cliff Huxtable, The Cosby Show Malcolm-Jamal Warner @Jason Laveris/Filmagic Le 20 juillet 2025, une part d’enfance s’est éteinte. L’annonce brutale du décès de Malcolm-Jamal Warner, alias Theo Huxtable , a laissé un vide. Un deuil intime, presque familial, pour toute une génération. Ceux qui, en Afrique, en Amérique, en Europe ou aux Caraïbes, ont grandi avec la famille Huxtable. Ceux pour qui, chaque générique de The Cosby Show était une parenthèse enchantée, un moment d’ancrage et d’espoir. Car cette série, ce n’était pas juste de la télé. C’était un baume. Un manifeste discret. Un miroir désiré. Dans les années 80, quand le monde noir semblait s’effriter sous les coups de boutoir du désenchantement post-droits civiques, des ghettos et de la guerre contre le crack, The Cosby Show proposait une autre narration. Celle d’une famille noire unie, drôle, cultivée, élégante. Celle d’une réussite qui ne niait pas les racines, mais les célébrait. Un besoin de représentation On ne le formulait pas comme tel à l’époque. Nous étions trop jeunes pour parler de "représentation positive". Mais on le ressentait viscéralement : ça comptait . Voir un père obstétricien, une mère avocate, Claire Huxtable, sublime et redoutable, qui me fascinait autant qu’elle m’intimidait, des enfants épanouis, des dialogues nourris de jazz, de littérature, de respect. C’était une image rare, précieuse. Un contrechamp à une Amérique où les Noirs étaient trop souvent cantonnés à des rôles de victimes ou de criminels. À une époque où les figures emblématiques de la lutte n’étaient plus, où les quartiers noirs étaient ravagés par la drogue, le chômage, l’abandon. The Cosby Show , sans tambour ni trompette, rappelait que nous valions plus que nos stigmates. Et même quand Theo faisait le pitre ou ramenait des mauvaises notes, son père ne manquait pas de le remettre à sa place, avec fermeté et humour. The Huxtable Family/Cosby show. @NBC/Courtesy Everett collection/Abacapress Malcolm-Jamal Warner, entre jazz et conscience Son nom disait déjà tout : Malcolm, pour Malcolm X. Jamal, pour Ahmad Jamal, le pianiste de jazz. Warner, élevé par une mère seule, portait en lui l’histoire d’une Amérique noire debout malgré tout. Et même si Theo était un ado farceur, parfois cancre, souvent touchant, son interprète est vite devenu bien plus. Au fil des années, Malcolm-Jamal Warner s’est affirmé comme un homme de scène, un poète, un musicien. Un artiste conscient, mot-clé dans une Amérique où être noir et lucide est une forme de résistance. Il parlait des hommes brisés, des pères absents, des combats silencieux. Il refusait les stéréotypes, se battait contre les assignations. Il avait, comme le disait si bien Toni Morrison, « ce regard que seuls ont ceux qui savent ce que la perte signifie. » Il laisse derrière lui une petite fille de huit ans, présente lors du drame. On ne peut que lui souhaiter de grandir dans la lumière d’un tel héritage. Et devenir, à son tour, une force tranquille. Malcolm-Jamal Warner (1970-2025) @Image Internet La télévision comme miroir magique Après le choc, après la pluie d’hommages, à juste titre, je me suis posée. Et j’ai repensé à ce que The Cosby Show m’avait donné, à moi, jeune fille du Cameroun, grandissant dans une famille de la petite bourgeoisie intellectuelle, où la télévision et la lecture du magazine Ebony étaient mes seules fenêtres sur l’Amérique. Oui, la lecture était déjà une évasion. Mais la télévision, elle, rendait les rêves visibles. Intimes. Claire Huxtable , je l’ai admirée avant de comprendre qu’elle incarnait la puissance féminine noire. Plus tard, j’ai découvert Dominique Devereaux dans Dynastie, autre modèle, autre fascination. Mais la première, la toute première, fut cette famille new-yorkaise où l’on dansait, riait, se chamaillait, s’aimait. C’était cela, l’âge de l’innocence. Longtemps avant de comprendre que les écrans pouvaient autant déformer qu’ils ne révélaient. Ce que nous devons à Theo Aujourd’hui, c’est à Malcolm-Jamal Warner que je pense. À Theo, ce frère maladroit et tendre qui ressemblait aux nôtres. À l’homme qu’il est devenu, lucide, solide, poétique. À l’enfant de Malcolm et d’Ahmad. À celui qui nous a accompagnés sans le savoir. Il est parti trop tôt, à 54 ans. Mais il laisse une trace. Et peut-être est-ce cela, la vraie réussite: laisser une empreinte, un souvenir chaleureux, une idée du possible. Que la terre lui soit légère. Et que nos écrans, même s’ils scintillent un peu moins depuis longtemps déjà, continuent de refléter ce que nous sommes encore capables d’être.
- « Le Mystère Cléopâtre » à l’Institut du Monde Arabe
« Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé », écrivait Blaise Pascal. Il suffit de pousser la porte de l’exposition « Le Mystère Cléopâtre » , à l’Institut du Monde Arabe à Paris, pour comprendre pourquoi cette formule a traversé les siècles. Jusqu’au 11 janvier 2026, la dernière reine d’Égypte, entre fantasme orientaliste et puissance politique, reprend vie dans une exposition riche, érudite… et très courue. Exposition "Le Mystère Cléopâtre", Institut du Monde Arabe jusqu'au 11 janvier 2026 Une reine… et trois siècles d’histoire derrière elle Cléopâtre VII clôt une longue dynastie, celle des Ptolémées, héritiers directs d’Alexandre le Grand. En 332 avant notre ère, le roi de Macédoine conquiert l’Égypte. À sa mort, son empire est partagé entre ses généraux, et c’est Ptolémée Ier, son ami et stratège, qui reçoit le joyau du Nil. Il fonde alors la dynastie ptolémaïque, d’origine grecque, qui règnera presque trois siècles sur l’Égypte, jusqu’à Cléopâtre, la septième du nom, la dernière et, de loin, la plus célèbre. Les Ptolémées sont donc des souverains étrangers, grecs par la langue, la culture, les dieux. Mais ils doivent régner sur un peuple profondément enraciné dans ses traditions millénaires. De là naît un fascinant syncrétisme : les dieux grecs fusionnent avec les divinités égyptiennes, Dionysos avec Osiris, Zeus avec Amon, Aphrodite avec Isis. Le culte de Sérapis, divinité gréco-égyptienne par excellence, incarne ce métissage spirituel. L’artisanat aussi reflète ce mariage : amphores à la grecque décorées de symboles égyptiens, vaisselle en faïence ou en verre aux motifs mêlés, bijoux inspirés de deux mondes. Cléopâtre, loin de rejeter ses origines grecques, joue habilement des deux codes. Elle se fait appeler « Nouvelle Isis », participe aux cultes égyptiens et restaure des temples pharaoniques tout en gouvernant avec la rationalité politique hellénistique. Elle incarne l’équilibre fragile d’un empire biculturel menacé par l’expansion de Rome. Alexandrie, capitale-monde Son royaume, Cléopâtre le gouverne depuis Alexandrie, la cité fondée par Alexandre lui-même en 331 avant notre ère. Cette ville miracle, située entre la Méditerranée et le Nil, devient rapidement un phare du monde antique, au sens propre, puisque s’y dresse l’une des Sept Merveilles : le Phare d’Alexandrie. Sous les Ptolémées, Alexandrie s’enrichit de merveilles architecturales : la grande bibliothèque, censée contenir tout le savoir du monde sur des milliers de papyrus ; le Musée (rien à voir avec nos musées modernes, c’était un centre de recherche) ; les palais royaux, les temples dédiés à Isis ou à Sérapis, les jardins, les théâtres. Cléopâtre y ajoute sa marque : agrandissements, projets monumentaux, alliances avec les élites grecques et prêtres égyptiens, infrastructures commerciales. C’est de là qu’elle pilote ses stratégies face à Rome, dans un monde où une femme, même puissante, doit ruser pour gouverner. De l’Histoire au Théâtre : Sarah, Liz, et les autres De l’Histoire à la scène, il n’y a qu’un pas. Et c’est Sarah Bernhardt, impératrice du théâtre français, qui l’a franchi avec panache. En 1890, elle incarne Cléopâtre dans une pièce de Victorien Sardou. Perruque rousse, gestuelle de reine et costume clinquant, elle sidère le public. « Ce n’est pas Sarah qui ressemble à Cléopâtre, mais Cléopâtre qui ressemblait à Sarah », écrit Le Figaro. Mais c’est Shakespeare qui fixe la légende dramatique dans Antoine et Cléopâtre (1607) : amour tragique, orgueil blessé, mort théâtrale, les ingrédients sont là. La reine devient dès lors un personnage incontournable de la scène occidentale, tiraillée entre passion et raison, entre pouvoir et déclin. L’exposition montre comment le théâtre, puis le cinéma, ont fait d’elle une star bien avant Hollywood. Glamour antique et fantasmes pop Au cinéma, la « Cléomania » atteint son apogée en 1963 avec Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz. Une Liz Taylor étourdissante, des décors à dix millions de dollars, des drames amoureux à l’écran comme hors caméra. Le péplum ruine presque la 20th Century Fox, mais grave l’image d’une Cléopâtre bijoutée, kohlée, et sulfureuse dans l’imaginaire collectif. De Theda Bara à Sophia Loren, en passant par Claudette Colbert ou Vivien Leigh, toutes ont revêtu le diadème. Et même Astérix et Obélix ont eu droit à leur Cléopâtre, version Uderzo. L’exposition explore cette prolifération de Cléopâtres, entre glamour hollywoodien et réinvention marketing, shampoings, cigarettes, savons et même riz parfumé. Elle vend. Toujours. Une figure de lutte et d’émancipation Mais « Le Mystère Cléopâtre » ne s’arrête pas à l’icône sexy. Elle montre aussi comment la reine d’Égypte fut redécouverte comme figure de fierté nationale par les Égyptiens eux-mêmes au XXe siècle. Ou comme symbole d’insoumission par les artistes afro-américains, tel Edmonia Lewis au XIXe siècle, ou Barbara Chase-Riboud dans les années 1970. Aujourd’hui encore, Cléopâtre est l’égérie paradoxale d’un féminisme en quête de justice historique : dénonçant l’hypersexualisation à laquelle elle a été soumise, et redonnant sa voix à la femme d’État, à l’intellectuelle, à la résistante. L’exposition : mille Cléopâtre en une Alors que reste-t-il, après la visite ? Des tableaux magnifiques, des vitrines pleines de merveilles : costumes, parfums, bijoux, sculptures, monnaies, objets du quotidien, artefacts précieux venus d’Égypte et de l’imaginaire collectif. Des récits contradictoires, où l’on croise tour à tour une savante, une actrice, une déesse, une mère, une guerrière et une star hollywoodienne. On apprend qu’elle aurait rédigé un traité sur les cosmétiques, qu’elle parlait comme un diplomate, régnait comme un pharaon, mourut comme une tragédienne. Et le mystère, alors ? Levé, oui… en grande partie. L’exposition ne prétend pas tout trancher. Mais elle met en lumière ce que les siècles ont tenté d’obscurcir : la complexité d’une femme qui ne fut ni seulement belle, ni simplement amoureuse, mais profondément politique. Bref, un nez, certes, mais surtout une tête bien faite. 🗓 « Le Mystère Cléopâtre », jusqu’au 11 janvier 2026 📍 Institut du Monde Arabe, Paris











