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  • Orwell : 2+2=5 – Le cri d'alarme de Raoul Peck

    Affiche de Orwell 2+2=5, documentaire de Raoul Peck (2026) @Le Pacte On pensait avoir tout dit sur 1984 . On pensait que Big Brother n’était plus qu’une métaphore fatiguée, un sticker collé sur nos webcams ou une référence facile pour dénoncer la télé-réalité. On se trompait.  Avec son nouveau documentaire, "Orwell : 2+2=5" , en salle depuis le 25 février 2026, Raoul Peck ne se contente pas d'adapter George Orwell : il le ressuscite pour nous jeter notre présent au visage. Après son magistral portrait d' Ernest Cole, photographe  l’an dernier, le cinéaste haïtien poursuit son œuvre de "passeur". Pour lui, comme pour Orwell, "il est impossible d'être neutre" . Et ce film est tout sauf neutre. C'est un acte de résistance cinématographique. Un écrivain au corps à corps Le film nous plonge dans l'intimité de l'île de Jura, en Écosse, en 1946. C'est là qu'un homme épuisé, rongé par la tuberculose, livre sa dernière bataille : l'écriture de 1984 . À travers la voix profonde d'Eric Ruf, qui incarne les journaux intimes et la correspondance de l'auteur, on découvre un Orwell loin des clichés. "Dès l’âge de six ou sept ans, j’ai su que je serais écrivain" , confie-t-il. "Je l’écris parce que je veux dénoncer un mensonge, attirer l’attention sur un fait." Peck nous rappelle que l'engagement d'Orwell n'était pas théorique. C’était un engagement physique, celui d'un homme qui, né dans la "basse classe moyenne supérieure", a fini par laver des assiettes à Paris et prendre une balle dans la gorge en Espagne pour combattre le fascisme. Cette "mauvaise conscience" née de ses années dans la police impériale en Birmanie est le moteur de toute son œuvre. La post-vérité : quand 2+2 cessent de faire 4 L'intuition la plus inquiétante d'Orwell, soulignée par Raoul Peck, ne réside pas dans la surveillance, mais dans la disparition de la vérité objective. À l’ère de la post-vérité, le mensonge n’est plus un accident mais une stratégie : à force de répétition, les émotions et les récits politiques évincent les faits vérifiables. Le naufrage du réel. Ce "brouillard informationnel" repose sur trois piliers : La primauté de l'affect : L'indignation remplace l'analyse. La viralité de l'absurde : Les rumeurs circulent plus vite que leur démenti. La fatigue intellectuelle : On finit par accepter que « 2+2=5 » non par conviction, mais par épuisement de l'esprit critique. Pour Orwell, la liberté commence par le droit de dire que deux et deux font quatre. La post-vérité prospère lorsque la société renonce à défendre l'existence de faits indépendants de ceux qui les racontent. Orwell n’est plus ici un prophète du contrôle, mais un avertisseur de notre propre renoncement. La "Novlangue" de 2026 : le sabotage des mots La force fulgurante du documentaire réside dans son montage. Peck est un virtuose de l'archive : il fait dialoguer les images de la guerre d’Espagne (1937) avec celles de Gaza, de l'Ukraine ou du Liban. Il superpose la dystopie d'Orwell à notre réalité technologique pour démontrer que la « Novlangue » n'est plus un concept de science-fiction, mais un outil de gestion quotidien. C'est la partie la plus vertigineuse du film : la preuve que le pouvoir s’efforce de réduire notre champ de pensée en appauvrissant notre vocabulaire. Peck s'arrête sur ces glissements sémantiques qui maquillent la violence du réel : Dans nos entreprises :  On ne parle plus de licenciements massifs, mais de « Plans de Sauvegarde de l'Emploi » (PSE). Le salarié devient un « collaborateur », effaçant d'un trait de plume les rapports de force. Dans la guerre :  Les bombes deviennent des « frappes chirurgicales » et la mort de civils se dissout dans l'expression glaciale de « dommages collatéraux ». Dans la tech :  Mark Zuckerberg nous assure avec un sourire que « le futur est privé » alors que chaque pixel de notre intimité est monétisé. En filigrane, le film nous rappelle cette mise en garde fondamentale de l'écrivain : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. » Cette mécanique de l'effacement culmine avec la liste noire des 3 364 livres censurés  aux États-Unis entre 2022 et 2023. De Baldwin à Morrison, de Maus  à 1984  lui-même, voir ces titres défiler à l'écran rappelle que la destruction des mots est toujours le prélude à la destruction de la liberté. Comme le souligne Orwell, la Novlangue n'est pas une simple mode de communication, c'est une cage invisible conçue pour « donner aux mensonges un air de véracité et au meurtre une apparence de respectabilité ». Affiche de propagande soviétique, Yakov Gummier (1931) Une encyclopédie visuelle du combat Raoul Peck convoque une matière visuelle monumentale pour appuyer la parole d'Orwell : Le réalisme social de Ken Loach  ( Moi, Daniel Blake , Land and Freedom ). Les visions de Steven Spielberg  ( Minority Report , La Guerre des Mondes ). Les classiques du cinéma comme La Passion de Jeanne d’Arc  ou le 1984  de Michael Radford et celui de Michael Anderson. Cette immersion est rythmée par un son organique, une respiration de plus en plus difficile. C’est le souffle d’Orwell qui s’éteint, mais c’est aussi celui de George Floyd et du journaliste Jamal Khashoggi murmurant "I can't breathe" . Une métaphore puissante d'un monde asphyxié par le contrôle et la perte de la vérité objective. "Le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde […] m’effraie bien plus que les bombes" , s'inquiétait déjà Orwell. Pourquoi il faut voir ce film Orwell : 2+2=5  n'est pas qu'un documentaire historique. C'est un miroir. Peck nous montre que l'humiliation est devenue un mode de gouvernement, des prisons du Salvador aux geôles d’Israel, du bureau ovale aux couloirs du Kremlin. Pourtant, le film ne nous laisse pas sans espoir. Orwell, malgré son pessimisme lucide, croyait en une chose : "Les gens ordinaires n’ont jamais abandonné leur code moral."  L'espoir, s'il existe, est du côté des "proles", de ceux qui refusent de laisser leur imagination en captivité. Ma note : 5/5.  Un film radical qui nous appelle à l'urgence de la vigilance. On ressort de la salle avec une seule certitude : la liberté, c'est avant tout la liberté de dire que deux et deux font quatre. Fiche technique : Réalisation :  Raoul Peck Voix :  Eric Ruf, Damian Lewis Durée :  2h00 Sortie :  Actuellement en salle Affiche de Orwell 2+2=5 de Raoul Peck (2026) @Le Pacte

  • Le colosse et le sac à dos : l’incroyable épopée d’Anaïs Marion

    Connaissez-vous le Lamassu ? Ce colosse de la Mésopotamie antique, mi-homme mi-taureau ailé, qui montait la garde aux portes des palais de Ninive ? On l'a croisé dans nos livres d'histoire ou derrière les vitrines feutrées du Louvre et du British Museum.  Mais imaginez qu’une artiste messine ait décidé de lui faire reprendre le chemin de la maison... Embarquement immédiat pour la « Baghdadbahn  »  aux côtés d’Anaïs Marion. Une ligne de train fantôme dans le désert C’est l’histoire d’une ligne de chemin de fer mythique que le temps a grignotée, mais que la mémoire refuse de lâcher.  À la fin du XIXe siècle, on l’appelait la Baghdadbahn  : un projet fou censé relier Berlin à Bagdad. Aujourd'hui, il n'en reste que des tronçons épars, des gares en ruines et des rails qui s'arrêtent net dans le sable. C’est ce tracé fantôme qu’Anaïs Marion, artiste originaire de Metz, a décidé de remonter. Pas seulement pour l’archéologie, mais pour le voyage, le vrai. Celui qui se fait avec de la poussière sur les chaussures et des rencontres imprévues à chaque checkpoint. Un passager clandestin de 20 centimètres Dans son sac à dos, Anaïs ne transporte pas seulement son carnet de notes. Elle voyage avec un passager singulier : une reproduction miniature d’un Lamassu en forme de serre-livre. Le geste est poétique : puisque les originaux ont été arrachés à leur terre pour finir dans les musées européens, l’artiste fait le chemin inverse avec une copie. Elle ramène le géant chez lui, à sa petite échelle. Ce bibelot devient son talisman, son compagnon de route de Berlin jusqu'aux frontières turco-syriennes, puis enfin jusqu’à Bagdad. Le vrai, le faux et le sacré Sur place, la réalité rattrape le mythe.  À Mossoul, l’artiste découvre des Lamassu reconstruits après les destructions : des sentinelles modernes, répliques contemporaines qui pansent les plaies de la ville. À Khorsabad, elle espère en voir un "vrai", fraîchement exhumé, mais la chance lui file entre les doigts : ce jour-là, personne ne trouve la clé du portail. L'Histoire reste parfois pudique, cachée derrière un grillage. Une question s’invite alors : qu’est-ce qui fait l’authenticité d’une œuvre ? Est-ce sa matière originale, vieille de plusieurs millénaires ? Sa fonction symbolique de gardien ? Ou la mémoire collective qu'elle porte ? En Occident, nous sacralisons l’original et méprisons la copie. Mais là-bas, la logique bascule : ce qui compte, c’est ce que la figure représente, l'esprit qui habite le lieu, plus que la pierre elle-même.  Dans ce contexte, la figurine d’Anaïs Marion, simple souvenir de boutique de musée, devient troublante. Cet objet dérivé se transforme sous nos yeux en archive mobile. Il devient, selon la jolie formule de l'artiste, « l’histoire qui cale l’histoire ». Des cailloux comme boussoles L’exposition « Degrés Est » au Frac Lorraine ne ressemble pas à une galerie d’art classique. C’est un carnet de bord à ciel ouvert. On y trouve des photos prises sur le vif, des récits de gares oubliées et, surtout, une collection de cailloux. À chaque arrêt, Anaïs a ramassé une pierre. Un geste simple, presque enfantin, mais qui dit tout de la réalité du terrain. Ces fragments de roche sont les témoins muets des kilomètres parcourus, de la chaleur de l’Irak et de la mélancolie des rails qui ne mènent plus nulle part. Pourquoi franchir le seuil de cette exposition ? Parce qu’au-delà de la géopolitique, Anaïs Marion nous parle de nous : de ce désir persistant de partir, de cette pulsion qui nous pousse à aller voir de l’autre côté de la frontière pour enfin comprendre l'autre. À l’heure où les murs se redressent et où voyager devient un défi, son périple prend une dimension citoyenne. Anaïs part pour ceux qui ne le peuvent pas. Elle revient avec des images, mais sans l'exotisme facile des cartes postales. Son regard est celui d'une exploratrice d'aujourd'hui : consciente des héritages coloniaux, des musées qui gardent jalousement leurs trésors et des cicatrices laissées par les empires. Dans cette « archéologie du déplacement » , pas de mise en scène spectaculaire. Juste des photographies, des fragments et des inventaires qui nous interrogent sur notre propre légitimité : quel regard portons-nous, nous Occidentaux, sur une histoire qui n'est pas la nôtre ? En posant cette question, elle change radicalement notre point de vue. On ressort du Frac avec une envie soudaine de déplier une carte, de caresser une pierre ancienne et de regarder autrement ces taureaux ailés qui dorment dans nos musées. On se surprend à avoir, peut-être, une pensée émue pour les seuils qu’ils gardent encore, là-bas, quelque part entre le désert et la mémoire. Infos pratiques : Lieu :  49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz. Dates :  Du 27 février au 16 août 2026. Le petit plus :  L'exposition fait partie du cycle Degrés Est , dédié aux artistes du Grand Est.

  • Impermanences : Beverly Buchanan et l’art de la ruine

    Série du Shack "South Inside Out", 1990. Bois, étain, carton, clous, fil de fer. Courtesy Tubman African American Museum, Macon, Etats-Unis. Estate Beverly Buchanan et Andrew Edlin Gallery, New-York Au 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, installé dans le plus ancien hôtel particulier de la ville de Metz transformé en centre d’art, une exposition bouscule nos certitudes sur ce qui mérite de "faire monument". Avec Impermanences , Beverly Buchanan sort de l’ombre médiatique pour nous raconter une histoire de l'Amérique que le bronze et le marbre ont oubliée. Parfois, l’art ne se niche pas dans la solidité des statues, mais dans la fragilité d’une planche de bois qui s’effrite. Jusqu’au 16 août 2026, le Frac Lorraine consacre une rétrospective majeure à Beverly Buchanan (1940–2015). Si son nom résonne encore peu en Europe, son œuvre est un cri sourd, une exploration des zones grises entre la ruine et le témoignage, entre l’éphémère et la mémoire. Le grand virage : de la médecine aux marges du Sud Le parcours de Buchanan ressemble à une petite révolution intérieure. Imaginez une femme brillante, technicienne médicale à New York, promise à une carrière stable dans la santé publique. Mais en 1977, le scalpel cède la place au fusain et au ciment. Buchanan fait un choix radical : elle quitte la métropole culturelle pour s’installer en Géorgie, au cœur de ce Sud américain lourd de cicatrices. Elle part là où la ségrégation, la pauvreté rurale et l'esclavage ont imprégné le sol. Là-bas, elle ne regarde pas les colonnades des riches demeures, mais les shacks  : ces cabanes de bric et de broc, ces granges qui penchent, ces habitations précaires où bat le cœur d'une communauté invisibilisée. L'architecture vernaculaire comme archive On pourrait voir dans ses petites sculptures de bois des maquettes folkloriques. Ce serait un contresens. Pour Buchanan, ces structures sont une exploration de l'architecture vernaculaire du Sud, cet art de bâtir avec les ressources locales et selon les besoins immédiats. La cabane devient une archive sculpturale qui documente la manière dont la nécessité fabrique sa propre esthétique. Comme le souligne Fanny Gonella, directrice du Frac Lorraine, il ne s'agit pas d'enfermer l'artiste dans une case identitaire. Ces cabanes racontent, certes, une histoire afro-américaine, mais elles disent aussi la pauvreté rurale, et la manière dont la précarité fabrique ses propres infrastructures. Ces shacks  parlent aussi plus largement de la dignité de ceux qui n'ont rien. Une maison rafistolée, un jardin tenu propre malgré tout : chez Buchanan, l’architecture ordinaire devient un acte de résistance. March Ruins : l'anti-monument aux morts L’un des sommets de sa réflexion sur la mémoire se trouve dans les marais de Géorgie avec l'œuvre in situ  March Ruins (1981). Ici, Buchanan rend hommage au peuple Igbo qui, en 1803, choisit le suicide collectif plutôt que l'esclavage, s'avançant dans l’eau en chantant : "L'esprit de l'eau nous a amenés, l'esprit de l'eau nous ramènera à la maison" . Loin du marbre triomphant, Buchanan a érigé des monticules de béton et d'éléments organiques qui apparaissent et disparaissent au rythme des marées. C’est une esthétique de l'effacement : la mémoire n'est pas figée, elle hante le paysage. En dispersant ces "ruines" promises à la disparition, l'artiste affirme une position résolument anti-monumentale. Pour elle, la ruine n'est pas une fin, mais une preuve de résilience : "Mes pièces portent souvent le mot 'ruine' parce qu’elles ont traversé beaucoup de choses et ont survécu. Elles disent : Je suis là, je suis encore là." Une œuvre totale et pluridisciplinaire Pour capturer cette essence du vivant, Beverly Buchanan ne s'est fixée aucune limite technique. Son œuvre est un dialogue constant entre plusieurs médiums : La peinture et le dessin :  Des pastels vibrants et des fusains qui capturent l'énergie des lieux. La sculpture :  Ses célèbres cabanes de bois et ses blocs de ciment. La photographie et la vidéo :  Pour documenter les habitations réelles et le passage du temps. Le Land Art :  À travers des installations in situ qui s'intègrent et se dégradent avec la terre. Cette diversité témoigne d’une volonté de saisir le monde sous toutes ses formes, même les plus fugaces. Chez Beverly Buchanan, cet art n’est pas qu’un concept esthétique : il est aussi la réalité de sa vie. Souffrant de diabète et d’asthme chronique, vivant dans une certaine précarité, l’artiste créait des œuvres à son image, vulnérables et tenaces. Fragments et souffles : un parcours sensoriel L’exposition à Metz réussit le pari de montrer cette "mortalité" de l’objet. On y découvre la série des Frustula , des fragments de ciment évoquant des vestiges de stèles antiques oubliées, côtoyant des pastels floraux inédits. Ces fleurs, poussant entre les planches des cabanes, rappellent que la vie s’obstine, même dans les interstices de la misère. Pour ancrer cette œuvre dans le présent, le Frac a invité l’artiste Hélène Yamba-Guimbi. Ses interventions lumineuses et sonores, faites de souffles enregistrés, créent un écho bouleversant avec Buchanan, qui, à la fin de sa vie, luttait littéralement pour sa respiration. Pourquoi il faut y aller Alors que Beverly Buchanan sera l'une des stars de la Biennale de Venise 2026, l'étape messine offre une occasion rare de rencontrer l'artiste dans une intimité nécessaire. Impermanences  n’est pas une exposition sur le passé, c’est une leçon sur le regard. Elle nous apprend que la mémoire ne se loge pas seulement dans ce qui brille, mais dans ce qui accepte de disparaître. Une découverte essentielle, pour une artiste qui a passé sa vie à donner une forme à l'invisible. Infos pratiques Lieu :  49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, 1 bis rue des Trinitaires, 57000 Metz. Dates :  Jusqu’au 16 août 2026. Horaires :  Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 19h. Fermé le lundi. Tarifs :  Entrée gratuite (le Frac Lorraine défend l'accès à la culture pour tous). Accès :  À 15 minutes à pied de la gare de Metz. Accessible aux personnes à mobilité réduite. Contact :  03 87 36 77 18 | www.fraclorraine.org

  • Peau noire : Faut-il boycotter la K-Beauty ?

    Je viens de lire un post viral affirmant que la K-Beauty serait "dangereuse" pour les peaux noires. L'argument ? Un prétendu "effet peeling" systématique qui provoquerait des taches d'hyperpigmentation. L'assertion est tombée comme un couperet : les produits coréens seraient conçus exclusivement pour "la peau coréenne".  En refermant mon ordinateur, une question m’est restée : la biologie a-t-elle vraiment des frontières ? Si l’histoire nous a appris que la science a souvent été instrumentalisée pour nous enfermer dans des catégories, la santé de notre peau, elle, demande plus de nuance que de frontières. 1. Le mythe de la "peau géographique" L'idée que nos besoins cutanés dépendent de notre passeport est une erreur scientifique majeure. En dermatologie, on ne parle pas de "race", mais de phototypes (échelle de Fitzpatrick). Le phototype III ou IV peut être coréen, maghrébin ou métisse. Le phototype V ou VI peut être antillais, africain ou afro-américain. La biologie ne fonctionne pas par blocs culturels. Un actif ne demande pas votre origine avant d'agir ; il réagit à votre barrière cutanée.  Dire qu'un produit coréen est "fait pour les Coréens" est un non-sens biologique. 2. L'hyperpigmentation : Le vrai combat Certes, les peaux foncées sont plus sujettes à l'hyperpigmentation post-inflammatoire (PIH). Mais l'ennemi n'est pas Séoul, c'est l'inflammation. Qu'un sérum vienne de Corée, de France ou des USA, le risque reste le même si : L'exfoliation est trop agressive. Le rétinol est introduit trop vite. La protection solaire est oubliée. 3. La K-Beauty : Plus douce qu'on ne le croit Réduire la cosmétique coréenne à des peelings décapants est une caricature.  Sa véritable philosophie ? La réparation. La K-Beauty mise sur la Centella asiatica , la mucine d'escargot et la niacinamide pour apaiser et hydrater. Mieux encore : elle privilégie souvent les PHA (poly-hydroxy-acides), des exfoliants chimiques bien plus doux que les AHA, particulièrement recommandés pour les peaux sensibles ou mélanodermes. Si elle séduit le monde entier, c'est précisément parce qu'elle n'est pas "essentialiste". 4. L'ère des "Black Skincare 2.0 : La science au pouvoir Il serait injuste d'oublier les pionnières comme Madam C.J. Walker qui ont créé un marché là où il n'y avait que du vide. Mais aujourd'hui, une nouvelle génération de femmes allie héritage et haute technologie. Loin du marketing communautaire de papa, ces leaders imposent une rigueur clinique : L'approche médicale : La Dr Chaneve Jeanniton, chirurgienne oculo-faciale, a créé Epi.Logic pour offrir des formules de précision chirurgicale aux peaux mélanodermes. L'inclusivité "Clean" : Tisha Thompson, fondatrice de LYS Beauty, a prouvé qu'on pouvait allier haute performance et compositions saines pour toutes les carnations. La réponse Gen Z : La marque Topicals cartonne en traitant les inflammations (taches, eczéma) avec une transparence scientifique totale. Le retour aux sources moderne : Au Ghana, Tutuwa Ahwoi, fondatrice de Nokware Skincare, sublime les ingrédients ancestraux grâce à des formulations actuelles et durables. 5. Quand le marketing utilise la peur Alors, qui décide de ce qui est "adapté" ? La science apporte des données, mais le marketing utilise souvent la peur. Segmenter par le "nous contre eux" est une stratégie commerciale efficace, mais dermatologiquement fausse. Opposer "K-Beauty" et "Black Skincare" revient à figer nos identités. La réalité est plus riche : vous pouvez adorer la douceur d'une essence coréenne et l'efficacité ciblée d'un sérum conçu par une experte comme la Dr Jeanniton. La peau ne fonctionne pas par slogans. Elle réagit à des molécules. Le mot de la fin : Sommes-nous prêtes à laisser des algorithmes ou des stratégies marketing décider de notre routine, ou allons-nous enfin écouter les besoins réels de notre épiderme ? A vous de choisir !

  • La Cité de l’Histoire : entre immersion spectaculaire et récit sous influence ?

    Après avoir lu des articles sur la polémique entourant la création de la Cité de l’Histoire, ma curiosité a pris le dessus. Est-ce un simple parc d'attractions culturel ou un outil de soft-power idéologique ? Entre divertissement de masse et "suprématie" d'un certain récit, la frontière est parfois ténue. Nichée sous la Grande Arche, au cœur du tumulte du plateau de la Défense, la Cité de l’Histoire se présente comme un lieu hybride, à mi-chemin entre musée, parc d’attractions et spectacle immersif. Inauguré 2022 et conçu par la société privée Amaclio Productions, le site promet un voyage temporel inédit à travers les grandes heures de l’histoire grâce à des projections monumentales, des décors reconstitués et des comédiens incarnant les figures du passé. Mais derrière le faste des projections à 360°, une question demeure : quel récit du monde et de la France cet établissement culturel propose-t-il réellement ? J'ai voulu aller voir par moi-même. Le grand spectacle de l'immersion : l'histoire version "Blockbuster" Trois grandes expériences immersives structurent la visite : César, Christophe Colomb, et le Jour-J. Trois moments fondateurs de l’imaginaire occidental. Trois récits de conquête, de guerre et de puissance.  Dans la salle de projection, le public est nombreux, majoritairement familial. Assis à même le sol, chacun absorbe les images géantes qui défilent sur l'écran circulaire à 360°. Tout le monde est happé par la grandiloquence du spectacle. La mise en scène est efficace : lumières dramatiques, musique orchestrale, narration incarnée. Tout cela fonctionne très bien. Christophe Colomb : de Cipango au Nouveau Monde L’expérience phare du moment est dédiée à l'explorateur génois. Un pré-show avec comédiens nous plonge dans l'ambiance du XVe siècle, au cœur des débats sur la rotondité de la Terre, et montre un jeune Colomb fasciné par les récits de Marco Polo. Le Livre des merveilles  nourrit ses rêves : rejoindre les Indes, voir Cipango, explorer. Puis, le film commence. Il retrace la préparation de la première expédition, la traversée incertaine, l’arrivée sur des terres inconnues, les premiers contacts avec les populations autochtones, appelées « Indiens » parce que l’équipage se croit arrivé aux Indes, puis le retour triomphal en Espagne. Le récit s’arrête là. L'ironie est manifeste : en cherchant le monde de Marco Polo, Colomb a provoqué un basculement majeur de l’histoire mondiale. Mais dans cette salle de projection, ce qui suivra, conquêtes, colonisations, destructions, anéantissement, reste hors champ. Le spectacle s’attarde sur le rêve et son accomplissement, non sur ses conséquences. Jules César et le Débarquement Le film sur Jules César est d’une efficacité redoutable, retraçant le parcours du dictateur dont le nom deviendra un titre impérial universel (Kaiser, Tsar).  Quant au Jour J, si l'immersion est poignante, le traitement historique interroge davantage. Rien sur les "turpitudes" de l’ère Pétain pour en arriver très vite à la célébration du mythe d'une France "tous résistants" et l’appel du 18 juin du Général de Gaulle. L’accent est mis sur le courage de la résistance et l’endurance des soldats alliés. L’exaltation patriotique est assumée, même si elle rappelle utilement le lourd tribut payé par la Normandie pour la libération de la France. Les bombardements, les destructions, les pertes civiles. Un parcours immersif : l'histoire de France en 17 salles Le "Grand Parcours" est sans doute la pièce maîtresse. 17 salles, des décors spectaculaires et parfois, des comédiens. On y croise les figures imposantes du panthéon français : Le Général de Gaulle, Louis XIV, Napoléon, Jeanne d'Arc, Clovis, Vercingétorix, jusqu'à la révolution de 1789 ou l'école de Jules Ferry. L'ombre et la lumière :  Dans le bureau du Général de Gaulle, on entend ces mots tirés de ses Mémoires : "Des succès achevés ou des malheurs exemplaires" . Plus loin, dans une maison des colonies, la voix de Franck Ferrand, parrain du lieu, concède que "même les lumières ont leurs ombres"  en évoquant pudiquement l'esclavage et la colonisation. La France des ingénieurs :  l'épopée industrielle est abordée, notamment celle du charbon qui, selon Franck Ferrand, aurait forgé "la République des ingénieurs et des tribuns" . Mon avis : Une narration positive et ses zones d'ombre Le résultat est indéniablement séduisant. Le lieu est agréable, avec de nombreuses assises, de vastes espaces et un café intégré au site. La mise en scène grandiloquente et les jeux de lumières captivent. l’expérience s’apparente à une émission de divertissement projetée sur un écran super géant. Pour les enfants, c'est une porte d'entrée vers l’histoire. Mais à quel prix ? On perçoit une volonté de magnifier une histoire héroïque, centrée sur de "grands hommes". C'est une narration positive et aseptisée. Le risque ? Que le public prenne ce spectacle au premier degré, sans le recul critique nécessaire qu’apporte le travail d’un historien. Sans médiation ni contextualisation, l’histoire peut glisser vers la légende dorée. La polémique : Qui tire les ficelles ? Si la Cité de l’Histoire fait grincer des dents, c’est aussi et surtout pour ses coulisses. Le site est géré par Amaclio Productions, une société privée dont les attaches soulèvent des interrogations sur l'indépendance scientifique du projet. Un financement privé pour un récit public : Ce montage offre une liberté éditoriale qui s'affranchit des standards des musées nationaux, au profit d'une lecture plus interprétative de l'histoire. La direction d’Amaclio, associée par certains médias à des réseaux d’extrême droite, ainsi que les prises de position de son président sur la laïcité, alimentent l’idée que la Cité de l’Histoire s’inscrit dans une démarche idéologiquement orientée de « reprise en main » culturelle. En conclusion, la Cité de l'Histoire est une prouesse technique et un divertissement efficace, mais elle n'est pas neutre. C'est le miroir d’un monde qui préfère l’épopée aux aspérités du passé. Un conseil : allez-y pour le spectacle, mais gardez vos livres d'histoire ouverts pour le reste. Informations pratiques 📍 Lieu  : Cité de l’Histoire, sous la Grande Arche, Parvis de La Défense, 92800 Puteaux 🚇 Accès  : Métro ligne 1 / RER A / Tram T2 – Station La Défense – Grande Arche 🕒 Durée de visite  : environ 2h30 à 3h 🎟️ Tarifs  : à partir de 11€ (réductions enfants, étudiants, familles) 📅 Ouverture  : du mercredi au dimanche (vérifier les horaires selon période) 🌐 Site officiel  : www.citedelhistoire.fr

  • Promis le ciel : L'exil au féminin

    Avec son nouveau film, Promis le ciel, actuellement en salles, Erige Sehiri poursuit un cinéma de la vérité sociale, attentif aux gestes du quotidien comme aux fractures politiques. Son film s’ancre dans un présent brûlant, à travers le destin de trois femmes vivant en Tunisie, prises dans un étau de précarité, de racisme et de politiques migratoires de plus en plus violentes. Mais loin de tout discours appuyé, la cinéaste choisit l’incarnation : des corps, des voix, une communauté qui s’invente pour ne pas se déliter. Le migrant, cible de tous les fantasmes  politiques Dans Promis le ciel , le corps noir n’est jamais neutre. Il est perçu, scruté, suspecté voire violenté. Marie, Naney et Jolie vivent cette politisation du corps. Elles sont migrantes, femmes, noires, et donc exposées à une triple assignation. Erige Sehiri filme cette condition sans pathos, en restant au plus près de leur vie. Mais le film fait aussi écho à une tendance globale plus sombre. La traque des immigrés montrée à l’écran rappelle les raids de l’ICE aux États-Unis, ou certaines propositions glaçantes visant à importer un modèle de "rafles" en France. Cette généralisation du rejet dessine une doctrine désormais assumée : tolérer ces corps autres tant qu’ils sont exploitables, puis les rejeter dès qu’ils deviennent encombrants. Faire communauté pour tenir Marie, ancienne journaliste devenue pasteure, Naney et Jolie ne font pas qu’habiter sous le même toit. Elles inventent un espace commun, un refuge fragile mais vital. Ce que montre le film, c’est la fabrication d’une communauté de survie face à un environnement hostile. L’arrivée de Kenza, quatre ans, rescapée de ces embarcations qui parsèment la Méditerranée de tragédies, transforme leur refuge en une famille recomposée, aussi tendre qu’intranquille. Accueillir l’enfant devient un baume au cœur pour ces femmes éprouvées par l’absence de leurs propres enfants. Un trio d’actrices remarquables  Le film doit beaucoup à la justesse de ses interprètes.  Aïssa Maïga incarne Marie avec une gravité habitée, entre foi, fatigue et dignité. Laetitia Ky apporte à Jolie une énergie combative, presque lumineuse. Mais la révélation du film reste Deborah Christelle Lobe Naney. Elle crève l’écran par une énergie brute et un charisme magnétique. Sa présence donne au film une intensité nouvelle, attirant l’attention à chaque plan par sa capacité à incarner, dans un même mouvement, la vulnérabilité et la force de celle qui cherche un avenir meilleur. Une bande-son comme respiration L'intérêt du film réside aussi dans son atmosphère. La bande-son, très pertinente, culmine avec le titre Promis le ciel du groupe Delgres. Cette chanson entraînante, qui clôt le film, accompagne le poids des trajectoires et l’espoir tenace de ces trois femmes, malgré les obstacles. Le miroir brisé de l'unité africaine Promis le ciel  plonge aussi au cœur des tensions entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, des fractures identitaires récemment ravivées lors de la dernière édition de la Coupe d’Afrique des Nations, organisée au Maroc. Au-delà de l'odyssée féminine qu'il dépeint avec brio, le film pose une question brûlante et nécessaire : jusqu’à quand les pays de l'Afrique du Nord continueront-ils de porter un regard surplombant sur leurs sœurs et frères venus des autres pays d’Afrique ?  Une interrogation qui résonne comme un appel à rompre avec les complexes de supériorité, afin que le "ciel promis" ne soit plus un mirage, mais un horizon partagé.

  • L'instant Haïku de Dany Laferrière

    Ce jeudi 29 janvier, l’effervescence des grands soirs régnait aux Récollets. Sous la houlette de Chrystel Dozias, directrice du centre, ce refuge d’artistes et de chercheurs du monde entier, situé au coeur de Paris, s'est transformé en un écrin dédié à l’univers de Dany Laferrière. Un voyage cinématographique La soirée a débuté dans l’intimité de la projection d’un court-métrage aux allures des films de Hong Sang-soo, marqué par le noir et blanc, l’économie de moyens et un monologue introspectif. On y suit l’académicien dans ses déambulations parisiennes, ses rituels aux Récollets et ses réflexions sur les images qui l’habitent. La « Galerie Bonzai » : Le génie de la miniature Puis vint Haïku. Le titre dit tout. Et très vite, on comprend : une multitude de petits tableaux, courts, percutants, qui s’assemblent, se répondent, se complètent. Des fragments qui, mis bout à bout, racontent tout un monde. La commissaire de l’exposition, Rosalind Fielding, explique sa démarche avec clarté : « Une fois reçu près de 200 toiles de Dany Laferrière, il me fallait les montrer dans un ensemble cohérent. » C’est ainsi qu’est née la Galerie Bonzai, une maquette de la chambre de l’écrivain aux Récollets, dans laquelle sont rassemblées toutes les œuvres miniaturisées. Une idée simple et brillante, qui donne à voir la profusion. Des couleurs et des lettres On connaissait l'écrivain de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer  ou L'autoportrait de Paris avec chat . On découvre ici un peintre. Les petits tableaux, fleuris, abstraits, figuratifs, graphiques, parfois soulignés d’un texte, côtoient des peintures sur toile plus monumentales : grands carrés, longs lés décoratifs aux motifs floraux ou géométriques, ponctués de couleurs.  Grâce au travail d’assemblage de Rosalind, ces œuvres prennent une autre dimension et donnent naissance à de nouvelles formes. Un parterre d'immortels et d'esprits libres Le public, fidèle et curieux, était au rendez-vous. Dans cette soirée haute en couleurs, j’ai pu y croiser les  collègues « Immortels » de Dany Laferrière, Dominique Bona, Frédéric Vitoux et Erik Orsenna se sont mêlés aux artistes, journalistes et simples amoureux de culture. Un mélange rare, joyeux, vivant, pétillant. L’œuvre picturale de Dany Laferrière s’inscrit naturellement dans la lignée de ces écrivains-peintres-dessinateurs. On peut ainsi se souvenir des paysages à l'encre de Victor Hugo, des lignes fluides de Jean Cocteau, ou des collages de Jacques Prévert. Cette touche de surréalisme m'a d'ailleurs rappelé que nous attendons avec impatience la rétrospective Leonora Carrington au Musée du Luxembourg ce printemps ! Enfin, comme un dernier clin d’œil, la soirée s’est achevée en musique live, avec entre autres Keysia Jones, dans une ambiance chaleureuse. Mon verdict :  Haïku est une immersion dans la tête d’un créateur habité par des images qui l’assaillent, qu’il dessine, peigne ou écrive. L'exposition est ouverte au public jusqu'au 28 février 2026, aux Récollets, 154 rue du faubourg Saint-Martin, Paris 10e.

  • All About Love : La vibration Mickalene Thomas au Grand Palais

    Jusqu’au 5 avril 2026 Dès les premiers pas, les mots de All About Love  de bell hooks nous enveloppent et nous engagent physiquement : aimer y est pensé comme un acte incarné, fait de soin, de respect et de confiance. Plus qu’une simple rétrospective, l’exposition qui investit le Grand Palais s’impose comme une déclaration d’amour vibrante. Ici, les femmes noires ne sont plus des silhouettes à la marge de l’histoire de l’art, mais les héroïnes de leur propre récit. Un voyage sensoriel All About Love  ne se contente pas d'être regardée ; elle se vit. C’est une expérience totale où les toiles monumentales discutent avec des vidéos, des photographies et des collages. Entre deux œuvres, on croise les ouvrages de James Baldwin, de Lorraine Hansberry ou d'Angela Davis, mais aussi les couvertures du magazine Jet. Cette présence littéraire, de la poésie de Sonia Sanchez aux essais de Toni Morrison, n’est pas là pour le décor : elle ancre l’œuvre dans une généalogie de pensée et de dignité. L’oreille aussi est sollicitée. La voix intense d'Eartha Kitt, celle plus suave de Babyface ou les notes de Grant Green s'échappent des salles, créant une atmosphère intime, presque domestique, qui nous accompagne tout au long du parcours. Le salon, cœur battant du politique L’artiste a recréé des intérieurs, ceux de sa mère ou de sa grand-mère. On s'y sent bien. Ces salons tapissés de souvenirs ne sont pas de simples décors nostalgiques : ce sont des refuges. Dans ces espaces cosy, la parole circule, la créativité se transmet. On comprend alors que le foyer, loin d'être un lieu clos, est le premier espace où l'on construit son identité et sa liberté. Le pouvoir du contre-regard Mickalene Thomas joue avec les classiques. Elle s'invite chez Manet, Matisse ou Ingres pour en bousculer les habitudes. Elle déconstruit le regard masculin et colonial pour imposer une souveraineté noire, où le modèle n'est plus l'objet du peintre, mais le maître du jeu. C’est ce qu’on appelle le Black Gaze (ou contre-regard) : un face-à-face puissant. Dans ses réinterprétations du Déjeuner sur l’herbe  ou des odalisques, les corps noirs nous fixent droit dans les yeux, fiers et indomptables. Elle puise aussi sa force chez des artistes comme Romare Bearden, transformant le collage en une arme de résistance. De l'éclat des strass à la force du combat Visuellement, c'est un choc chromatique. Tout brille, tout scintille. Mais attention : ces strass, ces paillettes et ces miroirs ne sont pas de la coquetterie. Ces matériaux servent à "élever" le sujet, à donner aux femmes représentées une aura précieuse, presque sacrée. Pourtant, sous l'éclat des couleurs pop, la réalité sociale affleure. Mickalene Thomas n’oublie jamais les violences qui marquent l'histoire américaine. À travers des œuvres comme Guernica detail, Say Their Names, ou Power to the People,  elle utilise le collage pour relier les luttes d'hier aux colères d'aujourd'hui. La joie et la résistance marchent ici main dans la main. Une invitation à penser autrement En définitive, All About Love  fait du bien parce qu'elle bouscule. Elle nous invite à lire, à écouter et à regarder autrement, célébrant une histoire de l’art enfin réconciliée avec la pluralité des regards. Pourtant, cette réconciliation n’a rien de neutre. Au-delà de la célébration des corps marginalisés, Mickalene Thomas déplace le centre de gravité de nos musées. Elle affirme avec force que l’histoire de l’art est une construction politique, et qu'il nous appartient aujourd'hui d'en redessiner les contours. Informations pratiques All About Love  — Grand Palais Lieu : Grand Palais - 3 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris Dates :  Du 17 décembre 2025 au 5 avril 2026

  • Extrême-droite sans frontières

    La tentation nationaliste gagne aussi la Corée du Sud. Séoul, le 13 août - un manifestant conservateur brandit des pancartes aux slogans anti-chinois. @The Korea Times/Choi Ju-yeon Alors que Séoul tente de relancer son économie et de réchauffer ses relations avec Pékin, une vague de manifestations anti-chinoises gagne la rue. Entre pancartes nationalistes, théories complotistes et nostalgie d’un pouvoir conservateur, la fronde révèle les fractures d’une société coréenne où l’extrême droite s’assume désormais à visage découvert. Les rues s’enflamment Décidément, les tentacules de l’extrême droite s’étendent, s’étendent… Depuis plusieurs semaines, Séoul voit fleurir des pancartes, des mégaphones et des slogans rageurs, certaines affichant le visage de l’ancien président déchu Yoon Suk-yeol, de Donald Trump ou encore du podcasteur américain d’extrême droite Charlie Kirk. Des centaines de manifestants, drapeaux coréens au vent, crient leur refus d’accueillir les touristes chinois. Dans les quartiers de Myeong-dong et Daerim, prisés des visiteurs venus de Chine, les rassemblements se multiplient, mêlant ferveur patriotique et rejet de l’autre. Séoul, le 19 septembre - colère dans la rue contre l'arrivée de touristes chinois sans visa. @Yonhap/The Korea Herald Un visa qui fâche Tout est parti d’une décision gouvernementale pourtant économique : la mise en place d’un programme temporaire d’exemption de visa pour les groupes de touristes chinois, afin de relancer un secteur touristique encore fragilisé par la pandémie. Mais à peine la mesure annoncée, les réseaux ultranationalistes s’enflamment. Sur les forums, la rumeur court : “invasion sanitaire”, “menace d’espionnage”, “colonisation économique”. Le 30 septembre, près de 300 manifestants se rassemblent devant l’Assemblée nationale pour réclamer la fin du dispositif. Les slogans sont souvent les mêmes : « China Out », « Restez chez vous », « Protégeons la Corée ». Et sur Internet, les messages dérivent vers la haine pure. Un individu a même publié un appel à poignarder des touristes chinois, déclenchant une enquête policière. Les commerçants, eux, s’inquiètent. Aéroport d'Incheon, le 30 septembre - Arrivée de touristes chinois après la mise en oeuvre du programme d'exemption de visa. @Yonhap Le retour du spectre nationaliste Cette flambée anti-chinoise n’est pas neuve. Elle s’inscrit dans un long cycle de méfiance né du déploiement du bouclier antimissile THAAD en 2017, qui avait provoqué une crise diplomatique majeure entre Séoul et Pékin. 📎 Encadré — Le bouclier antimissile THAAD, une crise qui a laissé des traces. En 2017, Séoul a autorisé le déploiement du système américain THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), censé protéger le pays contre les missiles nord-coréens. Pékin y a vu une menace directe à sa sécurité, estimant que le radar du dispositif pouvait espionner son territoire. En représailles, la Chine a imposé des sanctions économiques : boycotts de produits coréens, annulations massives de voyages, chute du tourisme. Cette crise a laissé des rancunes durables dans les deux pays, alimentant aujourd’hui une partie du sentiment anti-chinois en Corée du Sud. Mais aujourd’hui, le ton a changé : ce n’est plus seulement la politique chinoise qui est visée, c’est le peuple chinois lui-même. Et certains politiciens s’en délectent. Le People Power Party (PPP), principal parti conservateur, multiplie les déclarations alarmistes. L’un de ses dirigeants, Kim Min-soo, a qualifié la mesure de “pari dangereux pour la sécurité publique”, évoquant des “risques d’épidémies” et “d’immigration illégale”. Une rhétorique qui rappelle, sous d’autres latitudes, celle des populismes occidentaux. Le gouvernement tente de reprendre la main Face à cette montée de haine, le président Lee Jae-myung a réagi avec fermeté. Jeudi, il a ordonné aux autorités de faire cesser les rassemblements racistes et de protéger les visiteurs étrangers. “Ces manifestations nuisent à notre économie et à notre image dans le monde”, a-t-il déclaré, rappelant que les touristes chinois représentent une part essentielle des revenus du pays. Le gouvernement espère attirer plus d’un million de visiteurs chinois supplémentaires d’ici la mi-2026. Les grandes enseignes ont déjà lancé des campagnes promotionnelles, et les plateformes de paiement chinoises (Alipay, WeChat Pay) refont surface dans les boutiques coréennes. Diplomatie sous tension à l’approche de l’APEC Mais cette ambiance délétère tombe au plus mauvais moment. À la veille du sommet de l’APEC, prévu fin octobre à Gyeongju, les tensions risquent de compromettre la visite du président Xi Jinping, encore incertaine. Pékin a récemment annulé sa réservation à l’hôtel Shilla Seoul, alimentant les rumeurs d’un séjour réduit ou d’un simple passage en province. De son côté, l’ambassade de Chine à Séoul a appelé ses ressortissants à “la vigilance”, dénonçant “les provocations de l’extrême droite sud-coréenne” et les “désinformations répandues par certains politiciens”. 📎 Encadré — L’APEC 2025 : la Corée du Sud en médiatrice fragile entre Pékin et WashingtonLa Corée du Sud accueillera fin octobre le sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) à Gyeongju, un rendez-vous majeur réunissant les économies les plus dynamiques du Pacifique, dont les États-Unis, la Chine et le Japon. Le président Lee Jae-myung y voit une occasion stratégique : celle de positionner Séoul comme un pont diplomatique entre les deux grandes puissances rivales, Pékin et Washington. Mais cette ambition pourrait être compromise par la fronde nationaliste et les manifestations xénophobes qui secouent actuellement le pays. En affichant des pancartes à la gloire de Donald Trump ou des slogans anti-chinois, une partie de l’extrême droite coréenne sabote le rôle d’intermédiaire pacifique que Séoul espère jouer sur la scène internationale. De la peur à la politique La fronde anti-chinoise en Corée du Sud ne traduit pas seulement la peur de l’autre. Elle dit surtout la banalisation d’un nationalisme sans frontières, qui parle le même langage partout, de Séoul à Varsovie, de Miami à Tokyo. Quand des militants coréens brandissent les portraits de Donald Trump, ils ne rendent pas hommage à l’Amérique : ils reflètent un malaise mondial, celui d’une époque où la colère identitaire devient un drapeau agité sans vergogne par des politiciens peu scrupuleux. Ce mouvement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un moment où la politique se vide de sens , où la peur tient lieu de programme, et où chaque pays, qu’il soit immense ou minuscule, s’invente des ennemis pour se rassurer.

  • Enfin une loi contre la discrimination capillaire

    En mars 2024, Olivier Serva, député de la Guadeloupe, présentait à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour reconnaître et sanctionner la discrimination capillaire. Ce sujet, loin d'être superficiel, soulève plusieurs questions importantes : Histoire et Politique  : Nos cheveux sont une affirmation politique de notre histoire. Normes de Beauté  : Nous subissons des canons de beauté imposés par une société consumériste. Réappropriation Culturelle  : Notre culture, longtemps déconsidérée, devient rentable pour beaucoup. Le malaise envers les cheveux crépus vient aussi de nous. Deux films documentaires, "Good Hair" (2009) de Chris Rock et "Touch My Hair" (2013) d'Antonia Opiah, ainsi que l'ouvrage de Willie Morrow "400 Years Without a Comb" (1973), explorent ce rapport difficile. ©Sandro Miller / Fifty One Gallery Les cheveux ont une importance sociale, esthétique, et mystique dans les civilisations africaines. Cependant, l'esclavage et la colonisation ont dévalorisé cette représentation, forçant les femmes noires à dissimuler ou lisser leurs cheveux. Dans les années 60 et 70, le mouvement "Black is Beautiful" et des figures comme Angela Davis ont redonné aux cheveux noirs leur dimension révolutionnaire. En Afrique, malgré l'influence occidentale, les coiffures traditionnelles ont persisté. Juliette Smeralda, dans "Peau noire, cheveux crépus : l'histoire d'une aliénation" (2005), explique que le défrisage est un symptôme inconscient de complexes hérités de l'oppression. Depuis les années 2000, le mouvement Nappy a redéfini l’image des personnes noires dans les sociétés occidentales. Des artistes comme Solange Knowles avec "Don’t Touch My Hair" (2016), les réalisateurs de "Hair Love" (2020), et des auteurs comme Laura Nsafou, Barbara Brun, et Rokhaya Diallo, travaillent à normaliser et sublimer les cheveux naturels africains, libérant ainsi les personnes d’ascendance africaine des stéréotypes et de cette ennuyeuse uniformité. #LoiAntidiscrimination #CheveuxCrépus #JusticeCapillaire #DiversitéCapillaire #CheveuxNaturels #CombatCapillaire #BeautéNaturelle #CheveuxAfro #FiertéCapillaire #CheveuxEtCulture #CheveuxFrisés #AfroCoiffure #LibertéCapillaire #CheveuxEthniques #CheveuxEtIdentité #AfroStyle

  • Femmes africaines et Spiritualité - Point de vue de Dr S.N Nyeck

    Dr S.N Nyeck est une universitaire distinguée enseignant dans des universités américaines. Elle détient un doctorat en sciences politiques et économiques de l'Université de Californie Los Angeles et un doctorat en théologie pratique de Virginia Theological Seminary. Professeure Associée à l’Université de Colorado Boulder, cette Américaine d'origine camerounaise du peuple Bassa a récemment été intronisée Mbombok (Reine, Guide). Qu'est-ce qui a conduit cette intellectuelle vers ce retour aux sources ? J'ai voulu en savoir davantage et suis donc allée à sa rencontre.   EB : Bonjour Dr Sybille Ngo Nyeck, vous avait été intronisée Mbombok par la confrérie du Koo. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est ce titre ?   Dr. S.NN : Le peuple Bassa, Mbô et Bâti voit l’être humain comme un nœud crucial dans une longue chaîne du vivant. L’homme est en quête de réalisation par une communion consciente avec le passé, le présent et l’avenir, intégrant à la fois les aspects visibles et invisibles de la vie. Bien que les Bassas n'aient pas de concept spécifique de Dieu, ils reconnaissent, comme la plupart des peuples Bantous, un Être suprême au-delà de toutes formes de vie.   Socialement et organisationnellement, le Mbombok est l’autorité qui veille à l’équilibre spirituel, social et économique, et qui éveille les consciences. Cette personne rappelle que notre existence est un assemblage de multiples aspects du vivant. Porter le titre de Mbombok, une responsabilité majeure, implique la plus haute initiation, au-delà des dimensions surnaturelles ou divines. Il existe des Mbombok hommes et femmes.   Le rite Koo, une confrérie exclusivement féminine, prépare les Mbombok femmes à gouverner les personnes et les choses, animées ou inanimées, en utilisant la sagesse ancestrale. Le titre de Mbombok par l’initiation Koo a une symbolique sociale, spirituelle et politique essentielle dans l’organisation des peuples Bassa, Mbô et Bâti.   EB : Qu'est-ce qui a motivé votre initiation ? Était-ce une quête anthropologique, philosophique, théologique ?   Dr. S.NN : Il est à la fois difficile et évident de déterminer le moment précis où j'ai réalisé que je devais suivre ce chemin initiatique. Cette quête m'a toujours hantée. J'ai entendu parler du Koo très jeune, grâce à ma grand-mère qui m'a raconté ces réunions secrètes de femmes dans la forêt, interdites aux regards extérieurs. Cette histoire m'a fasciné.   Dans mon environnement, je n'avais jamais vu de femme Koo ou Mbombok, et je pensais que ces traditions avaient disparu. Cependant, au fil des années et de mes recherches, j'ai découvert que le Koo existait toujours. Du côté de mon père, Mbô, j'ai trouvé des femmes faisant partie de ce cercle et suis entrée en contact avec elles.   Cette quête s'est intensifiée ces cinq dernières années, durant lesquelles j'ai pu nouer des liens et affiner ma démarche. Bien que n'étant pas initiée, je n'étais pas non plus novice. Ma quête est à la fois spirituelle, philosophique et anthropologique, une quête profondément humaine.   Pour reprendre Léopold Sedar Senghor : "L’Afrique vit au rythme d’une humanité qui vise à ranimer l’intériorité de l’être humain dans sa grandeur et dans l’idéal, au-delà des questions de race, de couleurs ou de géographie." Ce rythme m'a interpellé, surtout en tant que chercheuse. Nous avons un héritage précieux du peuple Bassa, Mbô et Bâti, un trésor à partager.   Je suis entrée dans cette confrérie pour mieux connaître mes racines et me ressourcer, avec l'objectif de partager ces connaissances avec le monde, partout où cela est possible.   EB : Dans le contexte africain, existe-t-il une spiritualité féminine distincte de celle des hommes en Afrique ? Comment ces sociétés secrètes influencent-elles le tissu social ?   Dr. S.NN : À mon avis, le terme "société secrète" n'est pas pertinent, car il renvoie au siècle des Lumières avec l'idée que tout ce qui est connu est dans la lumière, tandis que le reste est condamné à l'obscurité, voire à l'obscurantisme. Nous ne pouvons pas parler de sociétés secrètes dans un tissu social national ; il est essentiel de distinguer entre le pouvoir politique d'un État et les formes de gouvernance qui ont toujours existé, évoluant et se transformant en fonction de leurs interactions avec l'État. Ces cercles n'ont pas de vocation nationale, mais des ethnies ayant préservé certaines formes de spiritualité et de connaissances peuvent apporter une richesse de valeurs et de savoirs à l'échelle nationale.  De plus, il ne faut pas oublier que dans les États africains, comme dans la plupart des pays ayant connu la colonisation, il y a eu un mépris et un discrédit des us et savoirs des peuples colonisés. Par conséquent, le rôle de ces cercles reste à déterminer car ils n'ont pas toujours été acceptés au niveau national. En ce qui concerne l'existence d'une spiritualité féminine différente de celle des hommes, je répondrais non. Toutefois, la méthode et l'approche peuvent varier car la spiritualité pousse à une connexion profonde avec son être intérieur et extérieur. Sur le plan anthropologique, il existe en Afrique de l'Ouest des spiritualités centrées sur les femmes, exploitant les énergies et symboles féminins. En résumé, la différenciation est à la fois réelle et illusoire ; elle ne vise pas à affirmer des antagonismes biologiques ou idéologiques. Chez les Bassas, Mbô et Bâti, il existe des cercles exclusifs pour les femmes, pour les hommes, et des cercles mixtes. L'objectif n'est pas de renforcer les identités distinctes, mais d'utiliser ces réservoirs d'énergie pour œuvrer à une humanité plus équilibrée. EB :   Dans le cadre de vos recherches, vous explorez divers domaines, dont les études cinématographiques. Quelle est la place de l’art dans les sociétés secrètes ? Est-ce un vecteur de connaissance ou de folklorisation ? S.NN :   Le terme "folklorisation" est intéressant. Il dérive de "folk", qui en anglais signifie "gens", pas des indigènes, mais des gens simples. Dans les cercles initiatiques, comme l'ont noté les anthropologues, il s'agit d'un processus où l'on apprend à se dépouiller de tout ce que l'on a reçu. C’est complexe car nous sommes tous formatés par notre société. L'art le plus élevé et le plus important est le travail sur soi. En travaillant sur soi, on s'ouvre à d'autres possibilités. L’art n’est plus seulement une activité, mais quelque chose de profondément enraciné en nous. On ne peut pas envisager les cercles initiatiques sans les voir comme des vecteurs de connaissances non individualisées. Dans des cercles plus connus comme le vaudou, l’art est crucial car il maintient une présence constante dans la société et véhicule des symboles activés par des artistes talentueux. Les peuples Bassas, Mbô et Bâti ne sont pas réputés pour leurs artisans, mais leur premier art est le verbe. Ils ont une expression commune, "Man Mêe", désignant quelqu’un qui maîtrise l’art de la parole. Cela rappelle le premier chapitre de la Genèse : "Au commencement était le verbe". Pour ces cercles initiatiques, l’art est fondamental car il permet de découvrir les mystères de la vie, mais aussi l’art de voir, de penser, et de s’exprimer. Je développe de plus en plus cette matière car je m'intéresse aux expressions artistiques, que ce soit par le cinéma, la chanson ou d'autres formes d’art, particulièrement dans le courant afro-futuriste. Ces formes d’art nous interpellent tous et il est crucial de préparer les peuples à apprendre à lire leur propre art. C’est très important !   EB : En tant qu’universitaire et maintenant Mbombok, pensez-vous publier un essai sur votre parcours initiatique ?   Dr. S.NN : Bien sûr, je pourrais publier un essai sur mon parcours initiatique. Comme je l’ai expliqué, ce parcours est à la fois intellectuel, social et spirituel. Cependant, je ne divulguerai pas tous les aspects des rites que j’ai accomplis, car ils appartiennent à ceux qui les pratiquent. Je ne cherche pas à exposer les rituels du Koo. Les peuples Bassa, Mbô et Bâti méritent le respect, nous partagerons ce que nous jugeons approprié et garderons le reste pour nous.   Je ne retourne pas à mes racines pour tout bouleverser, mais pour trouver ma place et accomplir ma mission. Cette mission n’est pas de révéler les rites des peuples Bassa, Mbô et Bâti, mais de partager ce qui peut être utile à mon peuple et à tous ceux qui recherchent un savoir équilibré, respectueux et profond, pour une humanité meilleure.   EB: Merci Dr S.N Nyeck d’avoir répondu à mes questions. #FemmesAfricaines #Spiritualité #Culture #FémininSacré #Sagesse #Tradition #Afrique #Religion #Foi #Équilibre #ArtEtSpiritualité

  • Belinda Kazeem-Kamiński : Une expérience noire en terre germanophone

    Belinda Kazeem-Kamiński est écrivaine, artiste et universitaire. Son travail se caractérise par une approche artistique interdisciplinaire qui combine la théorie postcoloniale et le féminisme noire. Belinda Kazeem-Kamiński traite de l'(in)visibilité de l'histoire des Noirs en Autriche en entremêlant le documentaire et la fiction. Ses œuvres se manifestent à travers une variété de médias et dissèquent le présent d'un passé colonial toujours d’actualité. Une exposition lui était consacrée au Kunsthall de Vienne jusqu’à début 2022. Rencontre.   Eléonore Bassop Bonjour Belinda, pour satisfaire notre curiosité, pouvez-vous nous dire qui vous êtes ? Comment vous définissez-vous ? En tant qu'Autrichienne ? En tant qu'Afro-Européenne ? Ou en tant qu'Africaine-Autrichienne ?   Belinda Kazeem-Kamiński Je suis une écrivaine et une artiste visuelle de la diaspora noire basée à Vienne en Europe. Pour ce qui est de mon passeport, je suis autrichienne.   E.B Votre travail touche à la vidéo, à l'installation et à la photographie, vous êtes également une auteure et une universitaire, comment et pourquoi naviguez-vous entre ces différents mondes ?   Belinda Kazeem-Kamiński Il n'y a pas de différence ou de séparation entre mon travail en tant qu'universitaire, auteure ou artiste. Ma pratique, indépendamment de la manière dont elle se matérialise, se caractérise par un intérêt pour la négritude, le temps/la temporalité, l'archive et le soin/la réparation. J'ai commencé dans le milieu universitaire, mais les conventions académiques se sont avérées trop rigides pour ce que j'essayais de faire. Comme j'ai toujours eu un vif intérêt pour l'écriture et la création d'images, prendre la caméra tout en me penchant sur l'écriture créative n'était pas si difficile. En fin de compte, des projets différents appellent des solutions différentes.   E.B Vos recherches portent sur la vie des personnes noires dans les territoires germanophones. Quelles expériences souhaitez-vous partager avec le public à travers les différents supports artistiques que vous utilisez ?   Belinda Kazeem-Kamiński Ma pratique vise à comprendre comment la négritude et les Noirs ont été historiquement construits et marqués comme autres, et comment ces circonstances influencent le quotidien. Les spectateurs constituent un groupe hétérogène, il est donc impossible de faire des suppositions générales, mais j'ai tout de même un public préféré en tête ou des personnes avec lesquelles je veux être en conversation. D'une manière générale, mes œuvres sont des invitations. Les spectateurs sont invités à être témoins et à réfléchir, entrant ainsi dans des intrigues et des récits qui, je l'espère, les poussent à réfléchir à leur positionnement. E.B Votre travail est marqué par le temps : le temps passé, le temps présent et le temps futur. Quelle est l'importance du temps dans votre recherche ?   Belinda Kazeem-Kamiński Les conceptions du temps et de la temporalité me permettent de réfléchir à la manière dont la violence coloniale ou l'asservissement des Africains continuent de hanter l'ici et le maintenant. Contrairement à ce que les Européens blancs aiment à penser, les Noirs ne sont pas nostalgiques et n'ont pas de problème à oublier le passé. Le passé a toujours de l'importance, car il continue de s'immiscer dans le présent.   E.B Vous avez été styliste de mode, que reste-t-il de cette époque ? L'importance du détail comme dans votre travail sur Angelo Soliman ? La recherche esthétique dans la création ?   Belinda Kazeem-Kamiński J'ai travaillé comme styliste bien avant de commencer mes études à 25 ans. Le stylisme, c'est raconter des histoires avec des textiles, des accessoires, des couleurs, des corps, des mises en scène spécifiques. Les détails et la façon dont je dispose les objets sont toujours très importants pour moi. Chaque objet est là dans un but précis; il signale quelque chose, dirigeant ainsi le regard et l'attention des spectateurs.   E.B La question noire est un thème très discuté dans de nombreux pays européens aujourd'hui. En France, je peux citer Maboula Soumahoro, Rokhaya Diallo, Amzat Boukari-Yabara, et bien d’autres. Vous intéressez-vous au travail de ces intellectuels afro-européens ?   Belinda Kazeem-Kamiński Ce qui m'empêche de lire davantage d'écrivains et d'intellectuels noirs français est mon incapacité à parler français, ce qui est dommage. Heureusement, le livre de Maboula Soumahoro, Black is the Journey, Africana the Name (2022), a été traduit en anglais par Kaiama Glover, un penseur que j'admire beaucoup. L'existence d'une traduction me permet de me plonger dans la pensée de Maboula Soumahoro. En outre, je me considère chanceuse d'être en conversation et en proximité avec des artistes, des penseurs et des esprits brillants noirs à travers l'Europe. Des personnes comme Temi Odumosu, Onyeka Igwe, Fallon Mayanja, Anna Tje, Fatima El-Tayeb, Noémi Michel, Vanessa Thompson, Maisha Auma et bien d'autres me viennent à l'esprit.   E.B À quand une convergence des intellectuels afro-européens sur la question noire ?   Belinda Kazeem-Kamiński Les projecteurs sont surtout braqués sur les penseurs/artistes noirs américains, mais nous sommes nombreux à faire ce travail dans le contexte afro-européen. Je m'intéresse aux personnes qui laissent de côté les logiques de l'État-nation et réfléchissent à la diaspora noire ou à l'expérience de l'Atlantique noir : non pas comme une histoire monolithique, mais comme un espace ouvert à différentes expériences, frictions et ambivalences.   Merci Belinda Kazeem-Kamiński d'avoir répondu à nos questions. Contact : hello@belindakazeem.com #BelindaKazeemKaminski #ExpérienceNoire #Artiste #AuteureAutrichienne #ArtisteVisuelle #CultureNoire #Autriche #Afrodescendants #ExpérienceCulturelle #IdentitéNoire #Diaspora

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