top of page

La peinture coréenne réinvente l’art du paysage


Au Gwangju Museum of Art, trois expositions actuellement présentées semblent dialoguer sans jamais se ressembler. L’une affronte la violence du temps et de la mémoire, l’autre plonge dans l’histoire artistique du sud de la Corée et ses paysages intérieurs, tandis que la dernière transforme la terre elle-même en matière picturale.


Trois visions radicalement différentes de l’art coréen moderne et contemporain, traversées pourtant par une même question : comment représenter ce qui dépasse l’humain — la nature, le temps, la mémoire ou les éléments ?


Kang Yo-bae : peindre le vent, la pluie et les cicatrices de l’Histoire

Avec l'exposition Embracing Time, l’immersion est physique. Le peintre coréen Kang Yo-bae ne livre pas de simples paysages : il donne à voir le temps lui-même, arraché à l’absence et reconnecté au présent. Né sur l’île de Jeju, dans l’ombre des mémoires interdites et du massacre de 1948, l'artiste traduit les traumatismes de l'Histoire à travers la fureur des éléments.


Ce qui frappe d'emblée, c’est la puissance météorologique de sa peinture. Typhons, orages et mers en furie deviennent des personnages à part entière, peints depuis l’intérieur même de la tempête. Dans son monumental polyptyque Water-Wind Symphony (2021) comme dans ses toiles volontairement dépourvues de cadres, la matière rugueuse semble déborder de l’espace pour fusionner avec le spectateur. Le corps, le temps et le lieu s'y croisent.


Mais derrière la nature vibre toujours le politique. Figure majeure du Minjung Art — cet art de résistance né sous la dictature militaire —, Kang Yo-bae fait résonner ses œuvres avec l'histoire de Gwangju, ville symbole du soulèvement démocratique de 1980.


« Peindre, c’est reconnaître le monde à travers l’imagination », dit l’artiste. Chez lui, la peinture n'est plus une simple représentation : elle devient un acte de mémoire.



The Legacy of Namdo Art : quand les montagnes parlent encore

Après les tempêtes de Kang Yo-bae, The Legacy of Namdo Art propose un autre rapport au paysage : plus méditatif, plus silencieux, mais tout aussi profond. L’exposition retrace l’histoire artistique du Namdo, ce sud-ouest coréen dont Gwangju est le cœur, considéré comme l’un des plus grands foyers culturels du pays.


Ici règne le sansuhwa — la peinture traditionnelle de montagnes et d’eaux. Face à cette nature monumentale baignée de brume, l’humain apparaît minuscule, presque dérisoire. Loin d'être purement décorative, cette peinture cherche à représenter « les principes du monde ». C'est une philosophie visuelle héritée du taoïsme et du confucianisme, où la montagne est sagesse, la rivière mouvement, et le vide un espace spirituel.


Mais l’exposition captive surtout en bousculant les clichés d'une tradition figée. Elle révèle comment le Namdo est devenu, après-guerre, un terrain d’expérimentation majeur où la tradition a digéré la modernité occidentale. Les influences s'y croisent de manière saisissante : les reliefs coréens d’Oh Jiho prennent des accents cézanniens sous la lumière, tandis que les abstractions monochromes de Kim Jongil résonnent puissamment avec les Outrenoirs de Pierre Soulages. Ailleurs, d'autres artistes flirtent avec le fauvisme ou le surréalisme de Dalí.


Entre figuration, abstraction informelle et sculpture moderne, le parcours raconte la naissance d’une modernité coréenne unique. Une scène artistique qui n’a jamais voulu choisir entre Orient et Occident, mais a préféré les faire dialoguer.



CHAE Sung-Pil : peindre avec la terre

Changement radical d’atmosphère avec Anonymous Land. L’artiste CHAE Sung-Pil ne peint pas la terre : il peint avec elle. Né à Jindo et aujourd’hui installé à Auvers-sur-Oise — le village de Van Gogh —, il développe une œuvre où la matière terrestre devient texture, mémoire et philosophie.


Ses toiles semblent d’abord minimalistes, fragmentées de lignes et de fissures. Puis, cette géométrie se révèle organique : elle évoque des territoires vus du ciel, des sols labourés par le temps. « J’aime la terre, explique l’artiste. Quand je la touche, des souvenirs lointains remontent comme une brume légère. » Chez lui, l'argile renvoie à l’enfance, au paysage natal, mais aussi à l’origine universelle de la vie.


Sa pratique repose sur une idée fascinante : réduire au maximum l’intervention humaine pour laisser la matière s’organiser d'elle-même. Cette démarche rejoint la philosophie orientale du muwijayeon — la « naturalité sans effort ». En travaillant des terres collectées à travers le monde, CHAE Sung-Pil crée des œuvres puissamment contemporaines, suspendues entre abstraction occidentale et spiritualité orientale.



Trois expositions, trois façons d’habiter le monde

Ce qui relie finalement ces trois parcours, c’est leur rapport viscéral au territoire. Chez Kang Yo-bae, le paysage porte les blessures de l’Histoire. Dans The Legacy of Namdo Art, il s'impose comme un sanctuaire philosophique. Chez CHAE Sung-Pil, la terre elle-même devient une mémoire vivante.


Avec ces trois expositions, le Gwangju Museum of Art rappelle que la peinture coréenne contemporaine ne cesse de réinventer sa relation au paysage, à la mémoire et à la matière. Une manière, aussi, de regarder autrement notre place dans le monde.



Infos pratiques

📍 Gwangju Museum of Art — 52 Haseo-ro, Buk-gu, Gwangju

🕙 Ouvert de 10h à 18h (fermé le lundi)

🎟️ Entrée gratuite

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page