Michiyuki – Voices of Time : la mélancolie d’un Japon qui s’efface
- Eleonore Bassop
- il y a 1 heure
- 3 min de lecture

Au Festival international du film de Jeonju, certains films cherchent à impressionner par leur mise en scène ou leurs concepts. D’autres avancent sur la pointe des pieds. Michiyuki – Voices of Time, du réalisateur japonais Hiromichi Nakao, appartient à cette seconde catégorie : un film contemplatif, qui suit le rythme du temps qu’il tente de raconter. Et justement, c’est bien de cela qu’il est question ici : le temps. Ou plutôt la manière dont les hommes l’ont longtemps observé avant l’apparition des montres et des horloges.
Comment savait-on l’heure autrefois ? Par la course du soleil, les phases de la lune, le chant du coq au petit matin… ou même, raconte le film, par les yeux d’un chat dont la pupille se modifie au fil de la journée. Une idée à la fois étrange, poétique et profondément japonaise dans sa manière de mêler observation du réel et croyances populaires.
Le film suit Komai, un jeune vidéaste qui quitte Osaka pour s’installer dans un village rural de la région de Nara. Les maisons traditionnelles y sont abandonnées les unes après les autres, faute d’enfants prêts à reprendre l’héritage familial. La nuit, les rues deviennent désertes. Un habitant résume cette atmosphère par une phrase troublante : le soir, il ne reste plus que les esprits qui errent.
Dans ce décor suspendu, Komai achète une de ces vieilles demeures pour la rénover. Il consacre son temps à réhabiliter cette vieille maison et à recueillir les souvenirs des anciens encore présents au village. L’un évoque l'échoppe de réparation d’horloges de son grand-père, un autre son passé dans un orchestre de musique hawaïenne, étonnante trace de l’influence américaine au Japon, tandis qu’un troisième raconte l’histoire du train traversant le village depuis l’époque d’Edo.
Petit à petit, le film cesse d’être un simple récit pour devenir l’archive d’un monde en voie de disparition. Hiromichi Nakao ne cherche pas à dramatiser artificiellement la désertification rurale japonaise. Il observe. Il écoute. Il laisse les silences exister, autour d'un thé ou d'un repas. Le temps s’étire comme dans ces villages où plus rien ne semble vraiment urgent.
Visuellement, le film est superbe. Son noir et blanc donne l’impression de regarder des souvenirs. Certaines séquences, mêlant fiction, documentaire, archives et images proches du cinéma expérimental, rappellent les vieux films japonais des années 1950 retrouvés dans une cinémathèque poussiéreuse.
Mais ce rythme très contemplatif demandera de la patience à certains spectateurs car le film suit simplement le cours du temps, avec une forme de sérénité mélancolique. Et pourtant, en tant que spectateur, on finit malgré soi par espérer un miracle. Que ce village revive. Que quelqu’un revienne habiter ces maisons. Que ces demeures anciennes échappent à la destruction. Que quelque chose résiste encore à cette modernité qui bientôt surgira de ces ruines.
Mais Michiyuki refuse cette consolation.
Sa fin, abrupte et presque inachevée, laisse volontairement un sentiment de suspension. Le film ne conclut pas vraiment, il s’interrompt, comme si Hiromichi Nakao voulait rappeler qu’il n’existe pas toujours de réponse simple face à l’inexorable fin d’un monde.
Le film suggère aussi, avec beaucoup de pudeur, une autre fracture plus intime : celle qui s’installe entre les parents restés au village et les enfants partis vivre en ville. Les maisons vides deviennent alors le symbole très concret de cette distance progressive. Derrière les demeures abandonnées, ce sont aussi des liens familiaux qui se distendent peu à peu, laissant les anciens seuls face à un monde qui avance sans eux.
Le film laisse donc un goût doux-amer qui participe aussi de sa beauté. Hiromichi Nakao filme le lent effacement d’un monde qui n’est déjà plus. Mais en plaçant le jeune Komai au centre du récit, n’offre-t-il pas malgré tout un second souffle à ce village et à ces habitations ? On ne peut que l’espérer.




Commentaires