Michael d’Antoine Fuqua : derrière le roi de la pop, l’enfant perdu
- Eleonore Bassop
- il y a 1 jour
- 4 min de lecture

Je n’étais pas vraiment convaincue d’aller voir Michael au cinéma. Non pas parce que je n’aime pas l’artiste, loin de là, mais surtout parce que les biopics et moi, cela fait deux. Regarder ce genre de film me donne l’impression de lire un livre dont on connaîtrait déjà la fin. Où est la surprise lorsque les dés du destin sont déjà jetés ?
Pourtant, une chose m’intriguait : aller voir ce film à l’autre bout du monde, en Corée du Sud, et observer la réaction du public. Voilà ce qui m’intéressait vraiment. Mais là, surprise… ou plutôt absence de surprise. Salle calme, réactions mesurées, public sage, presque froid. Peu d’émotion palpable face à celui qui fut la plus grande star de l’“entertainment” mondial. À voir la réserve du public, on aurait presque pu croire que l’histoire de la pop mondiale commençait avec BTS.
Cette apparente indifférence n’a toutefois pas empêché le film de se classer immédiatement numéro un du box-office coréen dès sa sortie. Par ailleurs, beaucoup gardent encore en mémoire les concerts de Michael Jackson à Séoul dans les années 1990, au point qu’un projet de concert hommage serait envisagé pour cet automne.
Mais revenons au film.
Le choix d’Antoine Fuqua est clair : Michael n’est pas un récit linéaire. Le réalisateur préfère procéder par instantanés successifs de la vie du chanteur. Une construction parfois elliptique, mais finalement assez cohérente avec le parcours de cet artiste partagé entre génie créatif, pression familiale et célébrité planétaire.
Le film revient évidemment sur ce que le public sait déjà : la brutalité de Joseph Jackson, père autoritaire, violent, obsédé par la réussite, une masculinité toxique, comme on dirait aujourd’hui, mais le film évite le piège de la caricature. Car sans Joseph Jackson, il n’y aurait pas eu de Jackson 5 ni peut-être de roi de la pop. Toute l’ambiguïté est là : celle d’un père destructeur mais aussi bâtisseur.
Face à lui, Nia Long campe une Katherine Jackson résignée mais néanmoins protectrice. Le film montre bien cette mère silencieuse, enfermée dans une relation conjugale sous tension, mais si complice de son fils.
Le film insiste beaucoup sur le fait qu’il était un enfant à part. Il montre sa passion pour les comédies musicales et son admiration pour les grands artistes. On découvre aussi son amour des livres, notamment pour Peter Pan, les enfants perdus et Neverland, ce monde imaginaire où les méchants sont expulsés à coups de pied dans le derrière. Même ses animaux, chimpanzé, serpent, lama, girafe, semblent participer à cette tentative de recréer un univers idéalisé, loin de la violence du monde réel.
On peut aussi y voir la montée en puissance des Jackson 5 grâce à Motown. Cette maison de disques fondée par Berry Gordy qui a permis à de nombreux artistes afro-américains de conquérir un public mondial à une époque où l’industrie musicale restait encore marquée par les Race Records et la ségrégation raciale.
Le clin d’œil à Gladys Knight & the Pips, artistes Motown, est important, puisque l’on sait aujourd’hui que c’est à Gladys Knight que les Jackson 5 doivent leur nom. Et que dire de cette séquence incroyable autour de Who’s Loving You, chanson écrite par Smokey Robinson pour les Miracles ? Reprise par Michael Jackson à seulement 11 ans lors des débuts des Jackson 5, cette interprétation reste encore aujourd’hui l’un des moments fondateurs de sa légende. À cet âge-là déjà, le jeune prodige chantait avec maturité et intensité émotionnelle.
Mais ce que l’on comprend aussi de cette ascension, c’est que Michael Jackson n’était pas seulement un enfant, puis un jeune homme surdoué manipulé par son entourage. Il était également stratège, perfectionniste et pleinement conscient de son génie artistique. Le film dévoile les rouages de son émancipation et de la reprise en main de sa carrière : il écarte son père de son rôle de manager, puis s’entoure de personnalités capables d’accompagner ses ambitions, notamment Quincy Jones. Cette alliance donnera naissance à certains des albums les plus importants de l’histoire de la pop. Chez Michael, rien n’est laissé au hasard. Derrière l’image de l’homme-enfant, il y avait surtout un travailleur acharné, entièrement tourné vers la perfection de son art.
Sa relation avec Bill Bray, figure discrète mais essentielle, est également à retenir. Plus qu’un garde du corps, Bray apparaît ici comme un témoin silencieux, un protecteur et presque une figure paternelle de substitution. Il comprend la solitude du chanteur, sa vulnérabilité et la violence des enjeux financiers qui gravitent autour de lui.
Le casting, quant à lui, tient largement ses promesses. Jaafar Jackson impressionne par son incarnation habitée. Plus qu’une imitation, il parvient à saisir l’essence même de la gestuelle et de la fragilité de son oncle. Et finalement, peut-être fallait-il réellement un membre de la famille Jackson pour interpréter Michael Jackson sans tomber dans la faute de goût.
Le jeune Juliano Valdi, lui, crève littéralement l’écran. Un enfant acteur dont on reparlera probablement dans les années à venir. Quant à Colman Domingo, il livre avec intensité un Joe Jackson brutal, nerveux, inquiétant, troublant de vérité. Mention spéciale aussi à Mike Myers dans le rôle de Walter Yetnikoff, ancien patron de CBS Records, l’acteur apparaît ici méconnaissable.
Le grand regret reste toutefois l’absence de plusieurs membres de la fratrie Jackson. Celle de Janet Jackson est particulièrement incompréhensible tant la relation affective et artistique entre le frère et la sœur fut essentielle pour l’un comme pour l’autre. Ce manque laisse un véritable vide dans ce portrait familial déjà construit par fragments. Même remarque concernant Rebbie Jackson, elle aussi effacée du récit.
Mais peut-être faut-il accepter que Michael ne cherche pas à être exhaustif. Antoine Fuqua ne filme pas une encyclopédie : il filme une sensation, voire même une nostalgie. Car Michael Jackson reste lié à quelque chose de profondément intime. Une chanson écoutée encore et encore. Un clip regardé à la télévision. Une chorégraphie maladroitement imitée.
Michael Jackson voulait chanter pour tout le monde, sans distinction de race, de religion ou de nationalité. Et il y est parvenu comme très peu d’artistes avant lui. C’est sans doute pour cela qu’il demeure universel. Et que, qu’on le veuille ou non, nous avons tous un petit peu de Michael en nous.











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