Les Rayons et les Ombres - Le vertige Giannoli
- Eleonore Bassop
- il y a 4 jours
- 4 min de lecture
Xavier Giannoli signe avec Les Rayons et les Ombres une fresque vertigineuse sur Jean Luchaire, patron de presse pacifiste devenu figure de la Collaboration. Entre ambition dévorante et naufrage moral, ce film interroge la responsabilité des médias, des journalistes et des patrons de presse. Une œuvre passionnante qui questionne les pratiques d'une certaine presse, hier comme aujourd'hui.

Difficile de ne pas s’arrêter un instant sur ce titre, emprunté au recueil de Victor Hugo. Les rayons et les ombres. Tout est déjà là : la lumière de l’idéal et ses illusions, l’obscurité des compromissions. C’est précisément ce clair-obscur moral que Xavier Giannoli explore dans sa dernière fresque, avec une grande ambition.
Un film-fleuve sur une bascule historique
Je suis allée voir ce film avec une curiosité mâtinée de méfiance. Le sujet est explosif : comment des figures du pacifisme des années 1920, nourries aux rêves de réconciliation d’Aristide Briand, ont-elles pu glisser vers l’abjection de la collaboration avec l’Allemagne nazie ?
À travers les destins croisés de Jean Luchaire, avec un Jean Dujardin impérial de sobriété, de sa fille Corinne, jouée par Nastia Goloubeva, et de l’ambassadeur Otto Abetz, campé par un August Diehl toujours aussi glaçant, le film nous traîne de l’effervescence du Paris occupé à Sigmaringen, cette cour des miracles du fascisme agonisant en Forêt-Noire.
Le bémol : Il faut être honnête, 3h15, c’est long. Trop long. Giannoli s’égare parfois dans des méandres anecdotiques qui diluent la force de son propos. C’est d’autant plus frustrant que le cœur du sujet, lui, est passionnant.
Le vertige de la compromission
Ce que le film réussit, en revanche, c’est de poser frontalement des questions inconfortables : comment bascule-t-on ? Comment un homme qui défendait la paix européenne devient-il l’un des piliers de la presse collaborationniste ?
Il semblerait que Luchaire n'ait pas été une brute épaisse. C’est un homme de salons, un séducteur, un intellectuel qui veut voir ses projets aboutir. Mais à quel prix ?
Giannoli nous montre que l’innommable commence souvent par une petite concession, un compromis financier pour sauver son média, une main tendue à une "puissance étrangère" qu'on finit par ne plus pouvoir lâcher.
Le film ne donne pas de réponse simple. On y voit un mélange trouble :
d’idéalisme mal placé,
d’aveuglement politique,
d’opportunisme,
et, surtout, d’ambition personnelle.
Jean Luchaire voulait un grand journal. Il l’a eu. Mais à quel prix ? Tous les moyens ne se valent pas. « Tout argent n’est pas bon argent » dirait Spike Lee !
En acceptant les fonds de l'ambassade d'Allemagne pour maintenir son empire à flot, Luchaire a signé son arrêt de mort et celui de son honneur.
Corinne Luchaire, la tragédie de l’insouciance
Le personnage de Corinne, incarné par Nastia Goloubeva, apporte une autre dimension déchirante : celle de la chute intime.
Jeune starlette fauchée par la tuberculose, elle incarne cette "collaboration de salon", faite de fêtes de luxe et de silences coupables.
Peut-on être "innocente" quand on est la muse d'un système criminel ? Le film ne tranche pas, nous laissant face au destin pathétique de cette femme qui finira condamnée à l'indignité nationale, avant de mourir à 28 ans.
Dans ses mémoires « Ma drôle de vie » (1949), elle déclarera : « Mais nous ne savions pas… » dans un cri de détresse pour sa jeunesse sacrifiée sur l’autel de la vanité paternelle.
Un film qui dialogue avec d’autres œuvres
Impossible, en regardant Les rayons et les ombres, de ne pas penser à d’autres récits sur cette période trouble :
Lacombe Lucien, sur l’engagement presque accidentel dans la collaboration.
Le Chagrin et la pitié, qui démonte le mythe d’une France unanimement résistante.
Monsieur Klein, pour l'ambiance du Paris occupé.
Aux écrits de Robert Brasillach pour comprendre le rôle des intellectuels.
Sur les artistes collabos : le destin de Corinne rappelle celui de Mireille Balin, l’actrice de Pépé le Moko et de Gueule d’amour. Une des conquêtes de Jean Luchaire, cette star absolue finit déchue pour avoir aimé un officier allemand.
Un miroir tendu à notre époque
C’est sans doute là que le film devient le plus dérangeant. En sortant de la salle, difficile de ne pas penser à aujourd’hui.
À la manière dont certains médias fabriquent du récit, ouvrent la voie aux politiques d’exclusion, orientent les perceptions, accompagnent, ou précèdent, des basculements politiques. À la facilité avec laquelle les mots peuvent semer le germe de la violence. Une phrase du film résonne longtemps : "Les mots des salauds arment les bras des brutes."
La responsabilité morale du journaliste est totale, et Giannoli nous rappelle que l'inculture et l'amnésie sont les meilleures alliées du pire.
À ce propos, la polémique médiatique ayant tenté de comparer Jean Luchaire à Jean-Luc Mélenchon est grotesque. Elle prouve exactement ce que le film dénonce : la manipulation des symboles historiques par des "éditorialistes de salon" qui ne reculent devant aucune infamie pour faire du clic ou de l'audience.
Faut-il aller voir le film ?
Oui. Clairement. Malgré ses longueurs, malgré ses défauts de rythme, Les rayons et les ombres est un film à voir. Parce qu’il dérange, parce qu’il oblige à penser. Et parce qu’il nous renvoie à nous-mêmes avec cette question simple et vertigineuse : Et moi, qu’aurais-je donc fait ?
Dans un monde où les slogans de haine reviennent sur le devant de la scène, maquillés sous de nouvelles couleurs, ce film agit comme une piqûre de rappel indispensable.




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