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Le colosse et le sac à dos : l’incroyable épopée d’Anaïs Marion



Connaissez-vous le Lamassu ? Ce colosse de la Mésopotamie antique, mi-homme mi-taureau ailé, qui montait la garde aux portes des palais de Ninive ? On l'a croisé dans nos livres d'histoire ou derrière les vitrines feutrées du Louvre et du British Museum. 


Mais imaginez qu’une artiste messine ait décidé de lui faire reprendre le chemin de la maison...


Embarquement immédiat pour la « Baghdadbahn » aux côtés d’Anaïs Marion.


Une ligne de train fantôme dans le désert

C’est l’histoire d’une ligne de chemin de fer mythique que le temps a grignotée, mais que la mémoire refuse de lâcher. 


À la fin du XIXe siècle, on l’appelait la Baghdadbahn : un projet fou censé relier Berlin à Bagdad. Aujourd'hui, il n'en reste que des tronçons épars, des gares en ruines et des rails qui s'arrêtent net dans le sable.


C’est ce tracé fantôme qu’Anaïs Marion, artiste originaire de Metz, a décidé de remonter. Pas seulement pour l’archéologie, mais pour le voyage, le vrai. Celui qui se fait avec de la poussière sur les chaussures et des rencontres imprévues à chaque checkpoint.



Un passager clandestin de 20 centimètres

Dans son sac à dos, Anaïs ne transporte pas seulement son carnet de notes. Elle voyage avec un passager singulier : une reproduction miniature d’un Lamassu en forme de serre-livre.


Le geste est poétique : puisque les originaux ont été arrachés à leur terre pour finir dans les musées européens, l’artiste fait le chemin inverse avec une copie. Elle ramène le géant chez lui, à sa petite échelle. Ce bibelot devient son talisman, son compagnon de route de Berlin jusqu'aux frontières turco-syriennes, puis enfin jusqu’à Bagdad.


Le vrai, le faux et le sacré

Sur place, la réalité rattrape le mythe. 


À Mossoul, l’artiste découvre des Lamassu reconstruits après les destructions : des sentinelles modernes, répliques contemporaines qui pansent les plaies de la ville. À Khorsabad, elle espère en voir un "vrai", fraîchement exhumé, mais la chance lui file entre les doigts : ce jour-là, personne ne trouve la clé du portail. L'Histoire reste parfois pudique, cachée derrière un grillage.


Une question s’invite alors : qu’est-ce qui fait l’authenticité d’une œuvre ? Est-ce sa matière originale, vieille de plusieurs millénaires ? Sa fonction symbolique de gardien ? Ou la mémoire collective qu'elle porte ?


En Occident, nous sacralisons l’original et méprisons la copie. Mais là-bas, la logique bascule : ce qui compte, c’est ce que la figure représente, l'esprit qui habite le lieu, plus que la pierre elle-même. 


Dans ce contexte, la figurine d’Anaïs Marion, simple souvenir de boutique de musée, devient troublante. Cet objet dérivé se transforme sous nos yeux en archive mobile. Il devient, selon la jolie formule de l'artiste, « l’histoire qui cale l’histoire ».



Des cailloux comme boussoles

L’exposition « Degrés Est » au Frac Lorraine ne ressemble pas à une galerie d’art classique. C’est un carnet de bord à ciel ouvert. On y trouve des photos prises sur le vif, des récits de gares oubliées et, surtout, une collection de cailloux.


À chaque arrêt, Anaïs a ramassé une pierre. Un geste simple, presque enfantin, mais qui dit tout de la réalité du terrain. Ces fragments de roche sont les témoins muets des kilomètres parcourus, de la chaleur de l’Irak et de la mélancolie des rails qui ne mènent plus nulle part.


Pourquoi franchir le seuil de cette exposition ?

Parce qu’au-delà de la géopolitique, Anaïs Marion nous parle de nous : de ce désir persistant de partir, de cette pulsion qui nous pousse à aller voir de l’autre côté de la frontière pour enfin comprendre l'autre.


À l’heure où les murs se redressent et où voyager devient un défi, son périple prend une dimension citoyenne. Anaïs part pour ceux qui ne le peuvent pas. Elle revient avec des images, mais sans l'exotisme facile des cartes postales. Son regard est celui d'une exploratrice d'aujourd'hui : consciente des héritages coloniaux, des musées qui gardent jalousement leurs trésors et des cicatrices laissées par les empires.


Dans cette « archéologie du déplacement », pas de mise en scène spectaculaire. Juste des photographies, des fragments et des inventaires qui nous interrogent sur notre propre légitimité : quel regard portons-nous, nous Occidentaux, sur une histoire qui n'est pas la nôtre ? En posant cette question, elle change radicalement notre point de vue.


On ressort du Frac avec une envie soudaine de déplier une carte, de caresser une pierre ancienne et de regarder autrement ces taureaux ailés qui dorment dans nos musées. On se surprend à avoir, peut-être, une pensée émue pour les seuils qu’ils gardent encore, là-bas, quelque part entre le désert et la mémoire.




Infos pratiques :

  • Lieu : 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz.

  • Dates : Du 27 février au 16 août 2026.

  • Le petit plus : L'exposition fait partie du cycle Degrés Est, dédié aux artistes du Grand Est.

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