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La Cité de l’Histoire : entre immersion spectaculaire et récit sous influence ?

Après avoir lu des articles sur la polémique entourant la création de la Cité de l’Histoire, ma curiosité a pris le dessus. Est-ce un simple parc d'attractions culturel ou un outil de soft-power idéologique ? Entre divertissement de masse et "suprématie" d'un certain récit, la frontière est parfois ténue.


Nichée sous la Grande Arche, au cœur du tumulte du plateau de la Défense, la Cité de l’Histoire se présente comme un lieu hybride, à mi-chemin entre musée, parc d’attractions et spectacle immersif. Inauguré 2022 et conçu par la société privée Amaclio Productions, le site promet un voyage temporel inédit à travers les grandes heures de l’histoire grâce à des projections monumentales, des décors reconstitués et des comédiens incarnant les figures du passé.


Mais derrière le faste des projections à 360°, une question demeure : quel récit du monde et de la France cet établissement culturel propose-t-il réellement ? J'ai voulu aller voir par moi-même.


Le grand spectacle de l'immersion : l'histoire version "Blockbuster"

Trois grandes expériences immersives structurent la visite : César, Christophe Colomb, et le Jour-J. Trois moments fondateurs de l’imaginaire occidental. Trois récits de conquête, de guerre et de puissance. 


Dans la salle de projection, le public est nombreux, majoritairement familial. Assis à même le sol, chacun absorbe les images géantes qui défilent sur l'écran circulaire à 360°. Tout le monde est happé par la grandiloquence du spectacle. La mise en scène est efficace : lumières dramatiques, musique orchestrale, narration incarnée. Tout cela fonctionne très bien.



Christophe Colomb : de Cipango au Nouveau Monde

L’expérience phare du moment est dédiée à l'explorateur génois. Un pré-show avec comédiens nous plonge dans l'ambiance du XVe siècle, au cœur des débats sur la rotondité de la Terre, et montre un jeune Colomb fasciné par les récits de Marco Polo. Le Livre des merveilles nourrit ses rêves : rejoindre les Indes, voir Cipango, explorer.


Puis, le film commence. Il retrace la préparation de la première expédition, la traversée incertaine, l’arrivée sur des terres inconnues, les premiers contacts avec les populations autochtones, appelées « Indiens » parce que l’équipage se croit arrivé aux Indes, puis le retour triomphal en Espagne.


Le récit s’arrête là.


L'ironie est manifeste : en cherchant le monde de Marco Polo, Colomb a provoqué un basculement majeur de l’histoire mondiale. Mais dans cette salle de projection, ce qui suivra, conquêtes, colonisations, destructions, anéantissement, reste hors champ.


Le spectacle s’attarde sur le rêve et son accomplissement, non sur ses conséquences.


Jules César et le Débarquement

Le film sur Jules César est d’une efficacité redoutable, retraçant le parcours du dictateur dont le nom deviendra un titre impérial universel (Kaiser, Tsar). 


Quant au Jour J, si l'immersion est poignante, le traitement historique interroge davantage. Rien sur les "turpitudes" de l’ère Pétain pour en arriver très vite à la célébration du mythe d'une France "tous résistants" et l’appel du 18 juin du Général de Gaulle. L’accent est mis sur le courage de la résistance et l’endurance des soldats alliés. L’exaltation patriotique est assumée, même si elle rappelle utilement le lourd tribut payé par la Normandie pour la libération de la France. Les bombardements, les destructions, les pertes civiles.


Un parcours immersif : l'histoire de France en 17 salles

Le "Grand Parcours" est sans doute la pièce maîtresse. 17 salles, des décors spectaculaires et parfois, des comédiens. On y croise les figures imposantes du panthéon français : Le Général de Gaulle, Louis XIV, Napoléon, Jeanne d'Arc, Clovis, Vercingétorix, jusqu'à la révolution de 1789 ou l'école de Jules Ferry.

  • L'ombre et la lumière : Dans le bureau du Général de Gaulle, on entend ces mots tirés de ses Mémoires : "Des succès achevés ou des malheurs exemplaires". Plus loin, dans une maison des colonies, la voix de Franck Ferrand, parrain du lieu, concède que "même les lumières ont leurs ombres" en évoquant pudiquement l'esclavage et la colonisation.

  • La France des ingénieurs : l'épopée industrielle est abordée, notamment celle du charbon qui, selon Franck Ferrand, aurait forgé "la République des ingénieurs et des tribuns".



Mon avis : Une narration positive et ses zones d'ombre

Le résultat est indéniablement séduisant. Le lieu est agréable, avec de nombreuses assises, de vastes espaces et un café intégré au site. La mise en scène grandiloquente et les jeux de lumières captivent. l’expérience s’apparente à une émission de divertissement projetée sur un écran super géant.


Pour les enfants, c'est une porte d'entrée vers l’histoire. Mais à quel prix ? On perçoit une volonté de magnifier une histoire héroïque, centrée sur de "grands hommes". C'est une narration positive et aseptisée.


Le risque ? Que le public prenne ce spectacle au premier degré, sans le recul critique nécessaire qu’apporte le travail d’un historien. Sans médiation ni contextualisation, l’histoire peut glisser vers la légende dorée.


La polémique : Qui tire les ficelles ?

Si la Cité de l’Histoire fait grincer des dents, c’est aussi et surtout pour ses coulisses. Le site est géré par Amaclio Productions, une société privée dont les attaches soulèvent des interrogations sur l'indépendance scientifique du projet.

  1. Un financement privé pour un récit public : Ce montage offre une liberté éditoriale qui s'affranchit des standards des musées nationaux, au profit d'une lecture plus interprétative de l'histoire.

  2. La direction d’Amaclio, associée par certains médias à des réseaux d’extrême droite, ainsi que les prises de position de son président sur la laïcité, alimentent l’idée que la Cité de l’Histoire s’inscrit dans une démarche idéologiquement orientée de « reprise en main » culturelle.


En conclusion, la Cité de l'Histoire est une prouesse technique et un divertissement efficace, mais elle n'est pas neutre. C'est le miroir d’un monde qui préfère l’épopée aux aspérités du passé. Un conseil : allez-y pour le spectacle, mais gardez vos livres d'histoire ouverts pour le reste.



Informations pratiques

📍 Lieu : Cité de l’Histoire, sous la Grande Arche, Parvis de La Défense, 92800 Puteaux 🚇 Accès : Métro ligne 1 / RER A / Tram T2 – Station La Défense – Grande Arche

🕒 Durée de visite : environ 2h30 à 3h

🎟️ Tarifs : à partir de 11€ (réductions enfants, étudiants, familles)

📅 Ouverture : du mercredi au dimanche (vérifier les horaires selon période)

🌐 Site officiel : www.citedelhistoire.fr

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