Fernando Botero à Séoul
- Eleonore Bassop
- il y a 4 heures
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Il y a quelques années j’avais râtée l’exposition des statues de Fernando Botero sur les Champs Élysées, depuis ce temps j’espérais pouvoir voir une de ses expositions. C’est chose faite je viens d’allée voir Fernando Botero à Séoul et croyez-moi, c’est une expérience singulière.
À Séoul, ville où la minceur est souvent érigée en idéal esthétique et social, l’exposition Fernando Botero: The Triumph of Form au Hangaram Design Museum, Seoul Arts Center provoque un curieux décalage. Face aux silhouettes longilignes qui dominent l’imaginaire contemporain coréen, surgissent les personnages généreux, massifs et voluptueux du maître colombien.
On ne peut s’empêcher de se demander quel regard portent les visiteurs coréens sur ces corps qui débordent du cadre et s’affichent avec une tranquille assurance.
Femmes, hommes, danseuses ou ecclésiastiques : tous semblent habiter un monde où les corps occupent pleinement l’espace, sans complexe. Et pourtant, Fernando Botero (1932-2023) n’a cessé de rappeler qu’il ne peignait pas l’obésité, mais le volume comme langage :
« Le volume est lié à un certain concept de la sensualité dans l'art : je suis convaincu que la peinture doit être généreuse, sensuelle et voluptueuse. »
Un style universel ancré dans la tradition
Peu d’artistes peuvent se targuer d’avoir donné leur nom à un style immédiatement reconnaissable : le « boterismo ». Réunissant 112 œuvres couvrant plus de six décennies de création, l’exposition de Séoul montre combien cette esthétique monumentale est le fruit d’une longue réflexion sur l’histoire de l’art.
Loin de rompre avec le passé, Botero a passé sa vie à dialoguer avec lui. Après avoir copié les maîtres du Prado à dix-neuf ans, il découvre le Quattrocento italien, notamment Piero della Francesca et Paolo Uccello, une rencontre qui s’avérera déterminante pour son œuvre.
Dialoguer avec les maîtres
Dans la section consacrée à ses « Versions », Botero réinterpréte les grands chefs-d’œuvre Sa Menina d’après Velázquez, son Arnolfini Marriage d’après Van Eyck ou sa La Fornarina d’après Raphaël deviennent entièrement botériennes. Il résumait ainsi sa démarche :« L'art est la possibilité de dire la même chose, mais d'une manière différente. »
La Colombie comme mémoire
Bien qu’il ait vécu plus de soixante ans entre New York et l’Europe, Botero a constamment puisé dans ses souvenirs de Medellín, musiciens, scènes de rue, notables. Pour lui, « plus l'art est local, plus il devient universel ». À travers la Colombie, il parvient à parler au monde entier du pouvoir, du désir, de la famille et de la mémoire.
L'art comme arme politique : de l'ironie au témoignage
Derrière les couleurs éclatantes et les formes rondes se cache souvent une ironie mordante à l’égard des puissants. Ses évêques gigantesques ou son célèbre Bishop in the Bathtub relèvent moins de l’attaque frontale que d’une désacralisation malicieuse. Dans une Colombie longtemps marquée par le poids de l’Église catholique, cette liberté de ton avait quelque chose d’insolent.
Mais le parcours rappelle que Botero n'était pas que le peintre du bonheur. Dès les années 1980, la guerre des cartels et les massacres s'imposent dans son œuvre. Des toiles comme Death of Pablo Escobar montrent le narcotrafiquant traqué sous les balles avec une monumentalité calme qui accentue le malaise. En 2004, bouleversé par les révélations sur les tortures commises par des militaires américains dans la prison irakienne d’Abu Ghraib, il réalise plus de 80 peintures et dessins d’une violence inédite dans son œuvre.
À l’instar de Picasso avec Guernica, Botero utilise ici l’art comme un outil de mémoire et d’indignation face à la barbarie et aux atteintes à la dignité humaine.
Du dessin pur à la sculpture publique
L’exposition met également en lumière l'importance absolue du dessin, que Botero considérait comme « le fondement de tout ». Ses encres, sanguines et ses dernières grandes aquarelles réalisées à partir de 2019 démontrent une maîtrise exceptionnelle de la ligne.
Enfin, ses célèbres bronzes rappellent son ambition de sortir l'art des musées pour l'offrir aux passants, des Champs-Élysées à New York : « Mes sculptures n'ont d'autre but que d'offrir un plaisir esthétique et de rapprocher l'art des gens. »
Botero et notre époque : un acte de résistance
Voir Botero à Séoul en 2026 n’est pas anodin. Dans une société aux standards corporels extrêmement exigeants, ses personnages imposent une autre vision. Ils ne demandent ni pardon ni justification : ils existent, dignes, et occupent l'espace.
Bien avant les mouvements contemporains du Body positive, Botero a rappelé, sans militantisme explicite, qu’il existe plusieurs manières d’habiter le monde. Trois ans après sa disparition, le maître colombien continue de rappeler qu’en art comme dans la vie, les formes et les volumes peuvent être une affirmation de liberté, et parfois une forme de résistance face à l’uniformisation des corps.



















































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