Professeur Park Jong-Dae : « La Corée et l’Afrique doivent apprendre à se connaître directement »
- Eleonore Bassop
- 27 juin 2024
- 21 min de lecture
Ancien ambassadeur de Corée du Sud en Ouganda et en Afrique du Sud, le professeur Park a consacré une grande partie de sa carrière diplomatique au continent africain. Aujourd’hui professeur invité à l’université Yonsei et conseiller auprès de plusieurs institutions coréennes, il continue de travailler sur les politiques de développement et les relations entre la Corée et l’Afrique.
À l’occasion du premier Sommet Corée-Afrique, organisé à Séoul en juin 2024, il revient pour Les Mots d’Éléo sur les ambitions de ce nouveau partenariat, mais aussi sur ses limites. Selon lui, la Corée peut partager avec les pays africains une expérience singulière : celle d’un pays autrefois pauvre, colonisé et dépendant de l’aide internationale, devenu en quelques décennies une puissance économique. À condition toutefois de ne pas transformer cette trajectoire en modèle à copier.
— Professeur Park, vous avez participé au premier Sommet Corée-Afrique. Quel regard portez-vous sur cet événement ?
J’ai également été conseiller auprès du comité préparatoire du Sommet Corée-Afrique et, à ce titre, j’ai participé à sa préparation aux côtés du ministère coréen des Affaires étrangères. Il s’agissait du tout premier sommet multilatéral organisé par la Corée avec l’ensemble des pays africains.
Quarante-huit pays ont répondu présents. D’ailleurs, tous les pays que nous avions invités sont venus. Au départ, beaucoup s’interrogeaient sur notre capacité à mobiliser autant de dirigeants africains. D’autres pays avaient déjà organisé ce type de sommet avec l’Afrique et, pour la Corée, c’était une première. Nous n’avions aucune expérience en la matière.
Même si la Corée est aujourd’hui l’une des principales économies mondiales, nous pensions pouvoir être désavantagés par rapport à de grandes puissances comme la Chine ou le Japon. Nous étions convaincus de l’intérêt d’organiser ce sommet, mais il existait malgré tout une certaine inquiétude.
Finalement, 48 pays ont participé, dont 25 chefs d’État. Au total, 33 délégations étaient représentées au plus haut niveau, par un président, un vice-président ou un Premier ministre. C’était très encourageant.
L’atmosphère du sommet et les réactions des dirigeants africains ont également été très positives. Ils ont manifestement considéré que leur déplacement en Corée en valait la peine et que notre pays présentait un réel intérêt pour eux.
Cela nous a rassurés sur notre capacité à organiser ce type de rencontre, non seulement cette fois-ci, mais également à l’avenir.
Les discussions ont porté aussi bien sur les grandes questions internationales que sur les relations bilatérales. Plusieurs rencontres bilatérales ont d’ailleurs été organisées. Les échanges ont été substantiels et ont porté sur des sujets auxquels les pays africains accordent une réelle importance.
Un autre aspect positif est que le sommet ne s’est pas limité à une initiative gouvernementale. De nombreux acteurs coréens y ont participé : des entreprises, des universités et différentes institutions. Des rencontres et des programmes spécifiques ont ainsi été organisés. Les dirigeants africains ont donc pu découvrir différents secteurs et identifier des domaines dans lesquels nous pouvons travailler ensemble, dans un intérêt mutuel.
Je considère donc que ce sommet a été un grand succès. Nous sommes évidemment heureux de la manière dont il s’est déroulé, mais beaucoup de travail reste désormais à accomplir.
— Vous connaissez bien la Corée mais également plusieurs pays africains. Pensez-vous que ce sommet puisse réellement porter ses fruits pour les deux parties ?
Oui, sans aucun doute. Je pense que cette relation peut être mutuellement bénéfique.
Le président Paul Kagame l’a d’ailleurs souligné : selon lui, cette initiative aurait dû être prise plus tôt. Elle était attendue depuis longtemps. Le président du Togo a également estimé que si autant de dirigeants avaient fait le déplacement, c’était précisément parce qu’ils percevaient l’intérêt de cette relation.
Pour la Corée, l’Afrique représente évidemment un immense continent, avec un potentiel considérable et un marché important. Sa démographie est dynamique, sa population jeune et en croissance. Le continent possède également d’importantes ressources naturelles et offre de nombreuses perspectives de développement.
La Corée a besoin de diversifier ses partenariats et ses marchés. Elle doit renforcer son ouverture internationale, rechercher de nouveaux débouchés et nouer de nouveaux partenariats. C’est devenu une nécessité.
De son côté, l’Afrique ne doit pas nécessairement limiter ses relations à ses partenaires traditionnels. Elle peut également se rapprocher de la Corée, malgré la distance géographique.
J’ai constaté que de nombreux dirigeants africains manifestaient un véritable intérêt pour notre pays. Certains connaissaient déjà le modèle coréen à travers leurs études ou leurs échanges avec le monde universitaire.
Pourquoi, dès lors, ne pas nous rapprocher davantage ? Nous avons beaucoup de choses à nous apporter mutuellement.
— L’histoire de la Corée et celle de l’Afrique sont différentes, mais elles présentent également des expériences communes. Cela peut-il justement créer une relation différente de celles que l’Afrique entretient avec d’autres pays ?
C’est un point très important.
Les grandes puissances occidentales ont une histoire très différente de celle de l’Afrique. D’autres pays non occidentaux, comme la Chine, ont également une trajectoire, une idéologie et un système politique très spécifiques. La Chine est un immense pays dirigé par un régime communiste tout en ayant développé une économie largement capitaliste. Son modèle ne peut donc pas simplement être reproduit ou transposé ailleurs.
La Corée se trouve dans une situation différente. Nous appartenons nous aussi, historiquement, au Sud global. Jusqu’à une période relativement récente, la Corée était encore considérée comme un pays en développement.
Nous partageons avec de nombreux pays africains plusieurs expériences historiques : la colonisation, la guerre civile, la pauvreté ou encore la dépendance à l’aide internationale.
Bien sûr, nos cultures sont différentes. Mais nous partageons cette expérience de pays non occidentaux ayant connu le sous-développement.
— Et également l’expérience des contraintes imposées par le FMI ?
Exactement. La Corée n’y a pas échappé. Lors de la crise financière asiatique de 1997-1998, nous avons dû faire appel au Fonds monétaire international.
Nous avons donc vécu un certain nombre d’expériences que connaissent également les pays africains. Cela nous permet de mieux nous comprendre et d’éprouver davantage d’empathie les uns envers les autres.
Cette histoire commune peut faire de nous des partenaires particulièrement solides.
La Corée ne se trouve pas non plus dans une position de domination vis-à-vis de l’Afrique. Nous ne disposons pas de ce type de puissance. Les pays africains peuvent donc se sentir plus à l’aise dans une relation de coopération avec nous.
Nous n’avons pas d’intentions cachées ni d’ambitions de domination comparables à celles que peuvent parfois avoir de très grandes puissances. Certaines relations internationales s’accompagnent de conditions ou d’intérêts qui dépassent la coopération elle-même.
Sur ce plan, je pense que la Corée et les pays africains peuvent devenir de véritables partenaires. Lors du sommet, nous avons précisément essayé de transmettre cette attitude et cette sincérité à nos amis africains.
"L’Afrique, une expérience déterminante dans mon parcours diplomatique"
— Vous avez beaucoup travaillé en Afrique au cours de votre carrière diplomatique, notamment comme ambassadeur en Ouganda et en Afrique du Sud. Comment ces expériences ont-elles influencé votre vision du développement africain ?
J’ai commencé ma carrière diplomatique non pas en Afrique, mais aux États-Unis. J’ai également travaillé en Europe, notamment en Italie.
Lorsque je suis arrivé en Ouganda, l’ambassade de Corée avait été fermée. Nous avons donc dû la rouvrir. Au départ, nous étions très peu nombreux. C’était une toute petite ambassade, qui s’est progressivement développée.
J’ai alors dû mener un important travail de relations publiques pour faire savoir que la Corée était de nouveau présente dans le pays.
Je suis très heureux d’avoir consacré la dernière partie de ma carrière diplomatique à l’Afrique.
En réalité, j’avais déjà vécu en Ouganda lorsque j’étais enfant. J’y avais été scolarisé dans les années 1970, à l’époque d’Idi Amin Dada. Mais en tant que diplomate, mon parcours africain a véritablement commencé après mon affectation à Washington, lorsque j’ai été envoyé en Côte d’Ivoire.
J’ai ensuite été ambassadeur en Ouganda, puis en Afrique du Sud, où j’ai terminé ma carrière diplomatique.
Les années passées en Ouganda ont été particulièrement précieuses pour moi. Une grande partie de notre activité concernait la coopération au développement et la KOICA [Agence coréenne de coopération internationale] disposait d'un bureau sur place. J’ai donc été amené à approfondir ma connaissance des politiques de développement.
Environ 70 à 80 % de notre activité concernait alors la coopération au développement. J’ai décidé de ne pas me contenter de gérer les dossiers au quotidien : j’ai voulu étudier ces questions en profondeur et écrire un livre.
Or, lorsqu’on décide d’écrire un livre, il faut étudier, lire et approfondir ses connaissances. J’ai donc commandé énormément d’ouvrages pour mieux comprendre l’Afrique.
Et, paradoxalement, en étudiant l’Afrique, j’ai également beaucoup appris sur la Corée.
J’étais Coréen, j’avais étudié dans mon pays et j’y avais même obtenu mon doctorat. Pourtant, je me suis rendu compte que lorsque l’on vit uniquement dans son propre pays, on ne le connaît pas nécessairement aussi bien qu’on le pense. Il faut parfois le regarder de l’extérieur pour véritablement le comprendre.
Mon expérience africaine m’a donc énormément appris sur la Corée elle-même. Elle m’a conduit à m’interroger : pourquoi la Corée a-t-elle réussi à se développer aussi rapidement ? Pourquoi, à l’inverse, de nombreux pays africains continuent-ils à rencontrer d’importantes difficultés ? De quoi l’Afrique a-t-elle besoin ? Toutes ces questions ont progressivement nourri ma réflexion.
Cette expérience a été extrêmement productive, car elle associait la réflexion intellectuelle à une connaissance directe du terrain. J’ai suivi de très près les projets de coopération auxquels nous participions.
Lorsque je suis rentré en Corée et que j’ai pris ma retraite diplomatique, je disposais donc d’un savoir issu à la fois de l’étude académique et de l’expérience concrète.
J’ai essayé de réunir ces deux dimensions. J’ai alors compris que cette expérience pouvait être particulièrement utile pour réfléchir à l’avenir de la coopération au développement menée par la Corée, mais également pour les étudiants, les administrations et les différents organismes engagés dans ces politiques.
— Vous parlez beaucoup du modèle coréen de développement. Quelles en sont les principales caractéristiques et pourquoi pourrait-il être utile aux pays africains ?
Lorsque nous parlons d’un « modèle coréen » et de la possibilité d’en tirer des enseignements pour l’Afrique, certains experts occidentaux, notamment américains, considèrent que le cas coréen est trop particulier pour pouvoir être transposé ailleurs. Je pense qu’ils se trompent.
Le modèle coréen de développement ne repose pas d’abord sur les ressources naturelles, l’argent ou même la technologie. Il repose avant tout sur le développement du capital humain et sur un certain état d’esprit. À ce titre, ses principes peuvent être utiles à différents pays, indépendamment de leur situation géographique, de la superficie de leur territoire ou de l’importance de leurs ressources naturelles.
J’identifierais deux principes essentiels.
Le premier est économique : ce que j’appelle la méritocratie économique. Il s’agit de récompenser les résultats et d’inciter à la performance. Cela semble évident, mais c’est en réalité difficile à appliquer.
Il faut, selon moi, distinguer le champ politique du champ économique. Dans une démocratie, l’égalité politique est fondamentale : chacun possède les mêmes droits, quels que soient son sexe, son âge ou son origine. Mais l’économie fonctionne selon d’autres mécanismes : elle suppose de produire de la valeur, d’améliorer la productivité et l’efficacité, et de créer de la prospérité.
Si vous ne produisez aucune richesse et que vous vous concentrez uniquement sur sa redistribution, vous finissez par vous disputer autour de quelque chose qui n’existe pas. Il faut donc créer de la croissance, puis faire en sorte que cette croissance puisse être redistribuée.
Au début de son développement, la Corée a appliqué ce principe de différenciation économique. Les entreprises devaient faire leurs preuves pour obtenir davantage de soutien et d’incitations de la part de l’État. Celles qui obtenaient des résultats étaient encouragées à poursuivre leur développement ; les autres étaient incitées à s’améliorer.
Le second principe relève du développement humain : il s’agit de construire un état d’esprit favorable au développement, cette conviction que l’on peut changer sa situation.
Après la guerre de Corée, le pays était dévasté. Nous disposions de très peu de ressources naturelles et une grande partie des infrastructures avait été détruite. Il nous restait essentiellement nos ressources humaines.
Deux attitudes étaient alors possibles : renoncer et se contenter de survivre, ou décider collectivement de sortir de la pauvreté. La Corée a choisi la seconde voie. Il existait une volonté politique, mais aussi une volonté de la population de transformer ses conditions de vie.
Cette combinaison entre incitation économique, responsabilisation des individus et conviction collective qu’un changement était possible a joué un rôle essentiel.
Le Saemaul Undong : le développement par l’autonomie
— Le Saemaul Undong occupe une place centrale dans vos recommandations concernant le développement rural africain. Pouvez-vous nous expliquer ce mouvement ?
Le Saemaul Undong [Mouvement des nouvelles communautés ou Nouveau Village] fait partie intégrante du modèle coréen. On y retrouve les deux dimensions que je viens d’évoquer : la différenciation économique et la transformation des mentalités.
Il s’agit à l’origine d’un programme de développement rural fondé non pas sur l’attente d’une aide matérielle de l’État ou de pays étrangers, mais sur la capacité des communautés à agir par elles-mêmes.
Ses trois principes sont la diligence, l’autonomie et la coopération.
Les habitants d’un village travaillent ensemble, mobilisent leurs propres ressources et apprennent à résoudre collectivement leurs problèmes. L’un des avantages de cette approche est qu’elle ne nécessite pas nécessairement des capitaux considérables.
Je pense également qu’elle peut entrer en résonance avec certaines traditions africaines. Avant la colonisation et l’occidentalisation des sociétés africaines, il existait de fortes traditions communautaires d’entraide et de solidarité. Elles existent encore aujourd’hui, même si certaines se sont affaiblies.
L’expérience coréenne pourrait donc être partagée, non pas dans une logique d’assistance financière, mais dans une perspective d’autonomisation.
Le Saemaul Undong repose beaucoup sur l’apprentissage par l’action. Il s’agit de redonner aux populations de la confiance, de la motivation et la conviction qu’elles peuvent elles-mêmes transformer leur environnement.
C’est à mes yeux essentiel, notamment lorsque les gouvernements ne disposent pas de ressources financières suffisantes et que les donateurs internationaux eux-mêmes ont des capacités limitées.
"Le développement humain doit être global"
— Cette conception du Saemaul Undong rejoint ce que vous appelez dans vos travaux le « développement humain holistique » ?
Oui. Le Saemaul Undong en constitue l’une des expressions.
Lorsque je parle de développement humain holistique, je distingue quatre éléments.
Le premier est l’éducation formelle et spécialisée : l’école, l’université, la formation technique. Elle est indispensable, mais elle ne suffit pas.
Le deuxième concerne l’attitude et l’éthique du travail. On peut acquérir énormément de connaissances dans une université sans nécessairement apprendre comment se comporter dans la société, travailler avec les autres ou mettre ses compétences au service d’un objectif collectif.
Le troisième élément est l’éducation civique et communautaire : apprendre à vivre et à travailler ensemble, comprendre ses responsabilités à l’égard de la communauté.
Enfin, le quatrième concerne le leadership et la capacité d’organisation et de gestion. Cette dimension est particulièrement importante dans le secteur public. Les fonctionnaires doivent comprendre quelles sont leurs responsabilités et au service de qui ils travaillent.
Ces dimensions sont relativement peu enseignées dans les universités occidentales, qui privilégient souvent les connaissances académiques et techniques.
Aujourd’hui, par exemple, tout le monde parle d’intelligence artificielle. Mais l’intelligence artificielle ne vous mènera pas très loin si, parallèlement, vous perdez votre humanité.
Une société ne peut pas fonctionner uniquement avec des personnes possédant des diplômes élevés. Pour construire une société équilibrée, il faut réunir ces différentes dimensions du développement humain.
"L’Afrique a besoin d’une transformation"
— Mais comment mettre en œuvre une telle approche dans l’Afrique d’aujourd’hui ? Dans des pays comme le Cameroun, par exemple, il est très difficile d’arriver avec de nouvelles idées. Pour les membres de la diaspora, la difficulté est encore plus grande : on nous reproche parfois d’arriver avec des conceptions venues de l’étranger. Comment introduire ces changements ?
C’est effectivement très difficile.
Mais les personnes comme vous, qui conservent des liens étroits avec l’Afrique tout en vivant à l’étranger, ont précisément un rôle à jouer. Il faut essayer de susciter le débat et surtout construire des réseaux avec les personnes qui disposent d’une capacité d’influence dans leur pays : intellectuels, responsables politiques, entrepreneurs… C’est indispensable pour provoquer le changement.
Si rien ne change, la situation demeure identique. Or cela fait des décennies que l’on attend certaines transformations en Afrique. Il est temps d’avancer. Le Sommet Corée-Afrique constituait justement une excellente occasion de confronter les dirigeants africains à de nouvelles approches.
Je suis globalement très satisfait du sommet, mais j’ai aussi quelques regrets. J’aurais souhaité, par exemple, que le Saemaul Undong et plus largement le modèle coréen de développement occupent une place plus importante dans les discussions.
J’aurais aimé que les dirigeants africains puissent se rendre au Korea Development Institute [KDI] pour mieux comprendre la manière dont la Corée s’est industrialisée. Je l’avais d’ailleurs suggéré, mais cela n’a pas été retenu dans le programme.
Le numérique ou la santé sont évidemment importants, mais ce ne sont pas des sujets nouveaux pour les dirigeants africains. Ils en entendent parler depuis longtemps.
J’aurais souhaité que nous puissions davantage les interpeller : qu’est-ce qui a été différent en Corée ? De quoi leurs pays ont-ils réellement besoin pour réussir leur propre transformation ? Nous ne sommes pas allés assez loin cette fois-ci, mais ce travail pourra être poursuivi.
Peut-on parler d’une seule Afrique ?
— Dans l’un de mes articles sur le sommet, je me suis justement demandé pourquoi les 48 pays africains présents n’étaient pas arrivés avec une voix commune pour dire à la Corée ce que l’Afrique attendait de ce partenariat. Chaque pays est venu avec ses propres priorités, mais il n’y avait pas véritablement de voix panafricaine.
C’est une question importante, mais il faut tenir compte de l’extraordinaire diversité du continent.
L’Afrique rassemble des pays anglophones, francophones, lusophones, des pays musulmans ou chrétiens, des régions sahéliennes comme des régions forestières. Les systèmes politiques et les situations économiques sont également très différents.
On ne peut donc pas appliquer la même méthode partout.
L’Union africaine a une mission extrêmement difficile. Il est compliqué d’obtenir un consensus entre 54 États dont les intérêts nationaux ne sont pas nécessairement identiques.
Ils peuvent s’accorder sur certains grands principes. Mais dès que l’on aborde leurs besoins concrets, les différences réapparaissent.
Pourquoi les dirigeants viennent-ils à un sommet comme celui-ci ? Parce qu’ils espèrent obtenir quelque chose d’utile pour leur propre pays.
Confier l’ensemble des négociations à l’Union africaine ne résoudrait donc pas nécessairement le problème. L’UA peut représenter des principes communs, mais elle ne peut pas toujours représenter précisément les besoins de chaque pays.
L’un des avantages d’un sommet multilatéral comme celui-ci est cependant de donner également une place aux petits États.
Dans une relation strictement bilatérale, la Corée aurait probablement tendance à inviter prioritairement les grands pays. Des États comme l’Eswatini ou le Malawi auraient moins d’occasions de rencontrer directement le président coréen.
Lors d’un sommet, tous disposent en principe de la même possibilité de dialogue.
À l’avenir, nous pourrions également travailler davantage par groupes régionaux : Afrique de l’Est, COMESA, CEDEAO, etc. Cela permettrait de construire des politiques plus adaptées aux réalités de chaque région.
Mais nous n’en sommes qu’au début.
Technologie, agriculture et développement rural
— L’agriculture et la ruralité sont fondamentales en Afrique. Elles ont pourtant semblé relativement peu présentes dans le sommet. L’initiative Tech4Africa peut-elle également être appliquée à l’agriculture et au développement rural ?
Oui, absolument.
D’après les présentations du ministère des Affaires étrangères, Tech4Africa ne doit pas être compris comme un projet uniquement consacré aux technologies de l’information. Les technologies peuvent aussi servir la santé, le développement rural ou encore la résilience des sociétés.
C’est précisément l’un des grands avantages du numérique : il peut aujourd’hui être appliqué presque partout.
Nous pouvons donc envisager un développement rural qui intègre les technologies numériques.
Le développement rural n’était peut-être pas l’un des sujets les plus visibles du sommet, mais cela ne signifie pas qu’il soit considéré comme secondaire.
La KOICA développe notamment des projets importants autour du Saemaul Undong et du « Saemaul numérique ».
Il faut continuer à travailler dans cette direction, car on ne peut pas écarter la question rurale alors qu’une part très importante de la population africaine vit encore dans les campagnes et que beaucoup de femmes et de jeunes dépendent directement de l’agriculture.
"Il n’y aura pas de véritable développement sans développement rural."
Même l’industrialisation doit pouvoir s’appuyer sur une transformation préalable ou parallèle de l’agriculture et des territoires ruraux.
Quinze années d’expérience africaine

— Vous êtes aujourd’hui professeur invité à l’université Yonsei. Comment intégrez-vous votre expérience diplomatique et vos recherches à votre enseignement ?
J’ai effectué une grande partie de la dernière période de ma carrière diplomatique en Afrique : environ sept ans en Ouganda, trois ans en Afrique du Sud, auxquels s’ajoutent deux années auparavant en Côte d’Ivoire.
Au total, j’ai donc passé environ douze années de ma carrière diplomatique en Afrique. Si j’ajoute les années de mon enfance en Ouganda, j’ai vécu près de quinze ans sur le continent.
Mon séjour particulièrement long en Ouganda s’explique par des circonstances assez particulières.
La Corée avait fermé son ambassade dans le pays. Lorsque le ministère a cherché quelqu’un pour la rouvrir, je me trouvais alors en poste à Rome et je me suis porté volontaire.
Peu de diplomates souhaitaient quitter l’Europe pour l’Ouganda. J’ai donc été envoyé sur place pour reconstruire pratiquement l’ambassade à partir de zéro.
J’ai commencé comme chargé d’affaires en 2011. J’ai acheté les locaux, les véhicules, développé nos relations et contribué à installer la nouvelle représentation diplomatique.
En 2014, je suis devenu ambassadeur.
Lorsque le moment est venu de décider de ma prochaine affectation, j’ai souhaité rester encore quelque temps, notamment parce que j’avais construit toutes ces relations et lancé de nombreux projets.
Les circonstances politiques en Corée ont ensuite retardé certaines nominations et j’ai finalement passé sept années en Ouganda avant de rejoindre l’Afrique du Sud sous la présidence de Moon Jae-in.
Cette durée exceptionnelle a été une chance : elle m’a permis de suivre des projets sur le long terme, de connaître réellement la société et de disposer du temps nécessaire pour écrire mon livre.
Enseigner l’Afrique en Corée
Lorsque je suis arrivé à l’université Yonsei, j’ai découvert qu’aucun professeur n’y enseignait réellement l’Afrique dans cette perspective.
Je suis aujourd’hui le seul à enseigner à la fois l’Afrique et le Moyen-Orient au sein de la Graduate School of International Studies [GSIS]. J’enseigne également à l’Underwood International College et au KDI.
Les étudiants sont très intéressés.
Dans certains cours de premier cycle, nous avons une capacité maximale d’environ quarante étudiants, alors qu’une soixantaine souhaitent parfois s’inscrire. Dans les programmes de master aussi, la demande est importante.
Le Sommet Corée-Afrique a probablement renforcé cet intérêt. L’aide publique au développement coréenne augmente également, ce qui amène davantage d’étudiants à s’intéresser à l’Afrique.
Mais nous avons besoin de former beaucoup plus de spécialistes.
Il existe déjà en Corée une communauté d’africanistes. Hankuk University of Foreign Studies dispose, par exemple, de spécialistes qui travaillent sur les langues, les cultures ou l’histoire africaines.
Ce qui manque davantage, ce sont des personnes possédant une expérience du développement, des politiques publiques et de la diplomatie sur le terrain.
Yonsei vient également de créer un institut consacré à l’Afrique. Nous commençons donc à créer une dynamique.
Le sommet a d’ailleurs rendu ces spécialistes beaucoup plus visibles : ils ont été sollicités dans les médias et pour différentes analyses.
J’espère que cette communauté va continuer à grandir afin que nous puissions développer des échanges académiques beaucoup plus importants avec les universités africaines, mais également avec les institutions occidentales spécialisées dans les études africaines.
Beaucoup d’universités américaines disposent, par exemple, de centres très développés sur l’Afrique et s’intéressent désormais à la manière dont la Corée envisage le continent.
Le regard occidental sur la Corée
— C’est également quelque chose que je constate depuis la France. Lorsque j’explique mon intérêt pour la Corée et les relations Corée-Afrique, beaucoup de personnes s’étonnent. Elles connaissent mal la spécificité coréenne et ont tendance à considérer les pays asiatiques comme un ensemble homogène. Il faut rappeler que la Corée n’a ni la même histoire que la Chine ni celle du Japon.
C’est précisément l’un des problèmes.
Même en Corée, beaucoup de connaissances sur l’Afrique ont été construites à travers des manuels et des références occidentales. Et, de la même manière, beaucoup d’Africains ont découvert la Corée et plus généralement l’Asie à travers un prisme occidental.
Nous devons essayer de dépasser ces regards intermédiaires et apprendre à nous connaître directement.
Le grand angle mort francophone
— La Corée s’adresse beaucoup au monde anglophone. Elle devrait pourtant porter davantage d’attention à l’Afrique francophone et aux diasporas africaines francophones. Une grande partie de l’Afrique parle français et, lorsque la communication coréenne est presque exclusivement en anglais, elle touche difficilement ces publics.
C’est un point très important.
Nous avons effectivement une limite en Corée : nous sommes beaucoup plus à l’aise en anglais.
Même au sein d’organismes comme la Korea-Africa Foundation, qui dépend du ministère des Affaires étrangères, les diplomates et les responsables sont souvent plus à l’aise avec les pays anglophones.
Lorsqu’il faut travailler en Afrique de l’Ouest francophone, le nombre de personnes susceptibles de le faire est beaucoup plus restreint.
Nous devons absolument dépasser cette difficulté.
Une très grande partie de l’Afrique est francophone : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Congo, le Gabon, la République démocratique du Congo, mais aussi plusieurs pays d’Afrique du Nord où le français reste très présent.
Ce sont des pays extrêmement importants.
J’ai moi-même eu la chance de travailler en Côte d’Ivoire. Je peux encore lire le français, même si je devrais pratiquer davantage pour retrouver une véritable aisance à l’oral.
Je connais l’Afrique de l’Est, l’Afrique australe, mais également une partie de l’Afrique de l’Ouest, et je mesure l’importance de cette dimension francophone.
— C’est précisément là que des personnes issues des diasporas et connaissant à la fois l’Europe, l’Afrique et la Corée peuvent jouer un rôle de passerelle.
Tout à fait.
Je pense d’ailleurs que, pour un spécialiste de l’Afrique, connaître au minimum l’anglais et le français constitue un véritable avantage. Cela permet d’accéder à beaucoup plus de sources, de communiquer directement avec davantage de pays et de comprendre des réalités différentes.
Former en Corée une nouvelle génération d’africanistes
— Parmi vos étudiants, certains envisagent-ils de travailler avec l’Afrique ?
Oui. À la GSIS, la majorité de mes étudiants sont étrangers ; les Coréens représentent environ 20 % des effectifs. Beaucoup viennent notamment d’Europe.
Certains sont très curieux de découvrir la manière dont un professeur coréen ayant travaillé en Afrique envisage les questions de développement.
Mon expérience associe le développement, les affaires, la diplomatie et le terrain. Les étudiants s’intéressent notamment à la possibilité d’adapter certains enseignements du modèle coréen aux réalités africaines.
Je leur demande également de travailler eux-mêmes sur ces questions et de présenter leurs analyses.
Pour beaucoup, c’est une ouverture, car ils ont été formés à travers un prisme essentiellement occidental.
En Corée, nous avons beaucoup étudié le développement à partir de manuels et d’universités occidentales. Beaucoup de professeurs coréens ont eux-mêmes été formés aux États-Unis ou en Europe.
Pour faire carrière dans le monde universitaire, obtenir un diplôme d’une grande université américaine demeure souvent considéré comme un avantage déterminant.
Le problème est que nous finissons parfois par regarder notre propre histoire coréenne avec des lunettes occidentales.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles mon expérience en Ouganda a été si importante : elle m’a obligé à repenser le développement et à regarder autrement l’expérience coréenne.
"Les institutions ne fonctionnent pas sans les hommes"
Dans les universités américaines, on enseigne beaucoup les mécanismes de marché. C’est une approche souvent très abstraite.
Plus largement, les approches occidentales accordent une grande importance aux systèmes, aux institutions et aux valeurs, mais beaucoup moins au facteur humain.
Or, pour moi, le facteur humain est déterminant.
Le FMI, la Banque mondiale ou les Nations unies recommandent régulièrement de réformer les institutions. Mais vous pouvez importer ou modifier une institution : si les personnes qui doivent la faire fonctionner ne sont pas préparées, cela ne fonctionne pas.
Il en va de même pour la technologie ou même pour la démocratie. Il faut toujours tenir compte des conditions locales et des personnes.
Les pays occidentaux se sont industrialisés il y a très longtemps. La construction de leurs États, leur industrialisation et leur démocratisation se sont déroulées sur plusieurs siècles. Ils ont donc parfois oublié comment ces transformations se sont produites.
La Corée, au contraire, a connu ces changements en quelques décennies.
Ma génération a littéralement vécu le passage d’un pays pauvre à un pays à revenu intermédiaire, puis à une économie avancée.
Nous conservons donc encore une mémoire directe des mécanismes de cette transformation.
C’est pourquoi je pense que l’expérience coréenne peut être pertinente pour l’Afrique, à condition évidemment de ne pas chercher à la reproduire mécaniquement.
Nous devons travailler directement avec les Africains et construire cette réflexion ensemble.
La jeunesse africaine, moteur du changement
— Quel conseil donneriez-vous aux jeunes Africains qui souhaitent contribuer au développement du continent en s’inspirant notamment de l’expérience coréenne ?
Les jeunes Africains représentent l’espoir du continent.
Ils ont d’immenses possibilités devant eux et sont souvent plus libres que les générations précédentes par rapport à certains intérêts établis. Ils peuvent être plus ouverts au changement.
Grâce aux nouvelles technologies et à une culture devenue beaucoup plus globale, ils peuvent également accéder très rapidement à des connaissances et établir des relations avec des personnes du monde entier.
Les traditions restent importantes, bien sûr, mais les jeunes générations sont généralement moins enfermées dans certaines visions ou idéologies anciennes.
L’Europe a mis des siècles à construire ses États-nations, à s’industrialiser et à se démocratiser. Ce processus a été extrêmement long et souvent violent : guerres, luttes politiques, conflits entre pays, affrontements avec les pouvoirs en place…
Les pays africains ne sont pas obligés de reproduire exactement ce parcours.
Aujourd’hui, grâce aux technologies de l’information, il est possible de partager immédiatement des connaissances et d’apprendre de l’expérience des autres sans nécessairement répéter toutes leurs erreurs.
Les jeunes peuvent donc devenir les principaux moteurs du changement.
Et je pense que la Corée peut jouer un rôle intéressant dans ce processus parce que son expérience est relativement récente.
Des personnes de ma génération ont vécu directement le passage de la pauvreté à la prospérité. Nous pouvons encore raconter cette expérience et la partager.
C’est pourquoi je crois énormément au développement des échanges entre jeunes Coréens et jeunes Africains.
Ne pas laisser repartir les étudiants africains sans construire de réseau
Nous accueillons aujourd’hui de nombreux étudiants africains en Corée.
Dans certaines institutions, ils sont particulièrement nombreux. Au Korea Advanced Institute of Science and Technology [KAIST], par exemple, plusieurs centaines d’étudiants africains suivent ou ont suivi des formations de haut niveau. Le KDI accueille également beaucoup d’étudiants venus d’Afrique.
C’est une opportunité extraordinaire.
Mais nous ne devons pas nous contenter de les faire venir en Corée, de leur donner un diplôme puis de les laisser repartir.
"Nous devons maintenir les liens avec eux."
Il faudrait constituer des réseaux d’anciens étudiants, suivre leurs parcours et continuer à travailler avec eux lorsqu’ils retournent dans leurs pays.
Si nous entretenons ces relations sur le long terme et si nous construisons un véritable engagement avec eux, cela pourra devenir extrêmement utile pour les relations entre la Corée et l’Afrique.
Après la diplomatie, poursuivre l’engagement africain
— Vous êtes désormais retraité de la diplomatie. Avez-vous encore des projets liés à l’Afrique ?
L’un des avantages de la retraite est que l’on devient en quelque sorte un travailleur indépendant ! On peut faire beaucoup plus de choses.
À l’université, j’enseigne, mais je travaille également comme conseiller auprès de plusieurs organismes.
Je conseille notamment la KOICA, la Korea-Africa Foundation, le ministère des Affaires étrangères, l’université nationale de Séoul et différentes institutions.
Je participe donc encore à de nombreux projets et il m’arrive d’être sollicité pour me rendre sur le terrain.
D’une certaine manière, je suis aujourd’hui impliqué dans davantage de projets concrets que lorsque j’étais ambassadeur.
Lorsque vous êtes ambassadeur, vous êtes souvent dans votre bureau : les dossiers arrivent, vous les examinez et vous les signez, tandis que d’autres réalisent les projets sur le terrain.
Aujourd’hui, en tant qu’expert indépendant, je peux participer beaucoup plus directement aux activités.
Les possibilités sont presque infinies.
Je suis notamment impliqué dans un important projet de développement rural lié au Saemaul Undong et à la KOICA, conçu sur une période d’environ dix ans.
Je fais partie du groupe de conseillers et je pourrais également participer à certaines activités sur le terrain, notamment à travers des formations et des conférences.
Mieux se connaître pour construire la relation Corée-Afrique
— En vous écoutant, je me dis que les possibilités de coopération entre l’Afrique et la Corée sont finalement beaucoup plus nombreuses qu’on ne l’imagine.
Oui. Mais nous avons encore énormément de travail à accomplir pour améliorer notre connaissance réciproque.
La Corée réussit très bien dans de nombreux domaines, mais elle conserve aussi certaines faiblesses, notamment lorsqu’il s’agit de comprendre concrètement des réalités extérieures.
Nos médias, par exemple, abordent encore souvent le monde de manière assez superficielle.
Nous sommes extrêmement influencés par les États-Unis. L’actualité internationale est dominée par les grandes questions de sécurité, la Corée du Nord, la Chine ou ce qui se passe à Washington.
Cela occupe énormément d’espace médiatique.
Et lorsque les médias européens parlent de la Corée du Sud, c’est parfois essentiellement parce que la Corée du Nord envoie des ballons remplis de déchets !
Tout cela prend beaucoup de temps, d’énergie et d’attention, alors qu’il existe tellement d’autres réalités à découvrir et de projets à construire.
C’est l’une des limites que nous devons dépasser en Corée, y compris dans notre administration.
Rien n’est jamais facile. Il faut continuellement chercher à améliorer les choses et à faire entendre de nouvelles voix.
C’est aussi pour cela que des échanges comme celui que nous avons aujourd’hui sont importants.
Ils permettent de sortir des questions habituelles et des cadres de référence dans lesquels les médias ont parfois tendance à enfermer les relations entre la Corée et l’Afrique.













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