Résultats de recherche
43 résultats trouvés avec une recherche vide
- Jane Austen et l'esclavage !
Il est de bon ton, dans certains salons, ou leurs équivalents numériques d’aujourd’hui, de considérer Jane Austen comme l’ancêtre de la chick lit : une plume charmante, experte en balades champêtres, dialogues piquants et intrigues matrimoniales. Orgueil et Préjugés, Emma, Raison et Sentiments, Lady Susan… Voilà des titres qui évoquent des robes à taille haute, des bals aux danses parfaitement orchestrées, et des mariages de raison, ou de passion, selon qu’on ait tiré le bon numéro… ou le mauvais. Mais que dirait-on si, entre deux tasses de thé, on posait cette question saugrenue : Jane Austen parlait-elle de l’esclavage dans ses romans ? Mansfield Park (1814), roman de Jane Austen Sous les jupons, les contradictions d’un empire Nous sommes en Angleterre, début XIXe. L’empire britannique est florissant, ses plantations sucrières dans les Caraïbes tournent à plein régime, et la haute société vit de rentes venues d’ailleurs, souvent d’un ailleurs que l’on préfère ne pas trop nommer. Dans ce contexte, Jane Austen, fille de pasteur et fine observatrice des mœurs de son temps, écrit des romans où l’économie morale est aussi tendue qu’un corset bien lacé. Dans Mansfield Park (1814), l’un de ses romans les plus sérieux, et les plus sous-estimés, la question coloniale surgit… à demi-mot. Sir Thomas Bertram, le patriarche rigide du domaine éponyme, possède des terres à Antigua, dans les Antilles. Il s’y rend souvent, longuement, laissant la maisonnée à ses enfants trop gâtés. Lorsqu’il revient, personne ne s’interroge trop sur ce qu’il a vu ou fait là-bas. Personne, sauf Fanny Price, l’héroïne pauvre et discrète, qui ose glisser une phrase : « Ne m’as-tu pas entendue lui poser une question sur le commerce des esclaves hier soir ? » On ne saura jamais ce que Sir Thomas a répondu. Le sujet tombe. Circulez, il n’y a rien à voir. Rideau. Un silence éloquent Ce silence, justement, est fascinant. Car dans un roman où tout est affaire de regard, d’écoute, de sous-entendus, ce non-dit n’est pas un oubli : c’est un trou de mémoire volontaire. Austen, en bonne autrice de l’époque, sait parfaitement ce dont elle ne parle pas, et ce qu’elle laisse affleurer sous la surface. Ce n’est pas un pamphlet abolitionniste, certes, d’autres s’en sont chargés plus directement à l’époque, mais un roman qui, subtilement, fait sentir que la prospérité des Bertram n’est pas sans taches. Est-ce une singularité chez Austen ? Pas tout à fait. L’esclavage est à peine mentionné dans le reste de son œuvre, mais son frère Frank Austen était membre actif de la Royal Navy – celle-là même qui, après avoir protégé les navires négriers, participera à l’interdiction du commerce d’esclaves. Jane Austen elle-même lit, écrit, observe. Elle n’est pas une révolutionnaire à la Olaudah Equiano, cet ancien esclave affranchi, devenu auteur abolitionniste, mais elle n’est pas naïve non plus. Mansfield Park (1999), film de Patricia Rozema Une relecture radicale : Mansfield Park à l’écran Avançons de deux siècles. En 1999, la cinéaste Patricia Rozema adapte Mansfield Park pour le grand écran. Et là, plus question de demi-teinte : l’esclavage surgit comme un spectre central. Fanny devient une écrivaine critique, presque une voix contemporaine, et Sir Thomas, un homme hanté par ses responsabilités coloniales. Rozema insère dans le récit des dessins de corps noirs suppliciés, des carnets rapportés des plantations qui témoignent des horreurs du système esclavagiste. Mais elle va plus loin : Tom Bertram, le fils aîné, frivole et inconséquent dans le roman, devient un jeune homme brisé par ce qu’il a vu à Antigua. Son mutisme, ses excès, ses croquis macabres disent tout ce que la bienséance interdit de formuler. Là où le roman suggère, le film confronte. Et ce n’est pas un hasard : à l’ère postcoloniale, les œuvres classiques sont relues, retournées, réécrites, pour faire remonter à la surface ce qu’elles taisaient. Fanny devient une figure critique, presque militante, là où Austen distillait prudemment son propos, sous un paravent de bienséance. Le fait que Sir Thomas tire sa fortune des colonies n’est pas un simple détail de contexte : c’est le nœud trouble du récit. Ce n’est pas un hasard si Mansfield Park, ce havre de tradition, commence à vaciller quand les jeunes générations transgressent, s’égarent, ou cherchent à fuir. Ce roman devient alors une réflexion sur la conscience : sur ce que l’on accepte de voir, sur ce que l’on préfère taire, et sur les conforts que l’on protège au prix d’un oubli volontaire. Une œuvre à relire aujourd’hui Relire Mansfield Park, c’est découvrir que sous la dentelle, le fil est tendu. Le silence sur l’esclavage n’est pas un oubli, mais une stratégie. L’effacement de Fanny ? Une forme de résistance discrète. Jane Austen, loin d’être une autrice inoffensive pour salons feutrés, observe son époque avec un scalpel glissé dans un gant de soie. Oui, elle parlait d’esclavage, à sa manière : par l’ironie, par l’absence, par le silence chargé. Encore faut-il savoir l’entendre. Et ce silence résonne étrangement aujourd’hui. Là où Austen laissait entrevoir des vies sacrifiées pour le confort de quelques-uns, nos sociétés perpétuent les mêmes logiques d’exploitation, sous d’autres formes, sous d'autres latitudes. Deux siècles ont passé, mais le mécanisme du déni, lui, est resté parfaitement intact.
- Choi Jung-wha, la dame de cœur de la diplomatie culturelle coréenne
Le 15 mai dernier, dans les salons de la résidence de l’ambassadeur de France à Séoul, Choi Jung-wha a reçu les insignes d’officier de la Légion d’honneur. Déjà chevalier depuis 2003, cette distinction fait d’elle la première Coréenne promue à ce rang. Une reconnaissance majeure pour cette interprète, professeure honoraire et présidente du Corea Image Communication Institute (CICI), qui œuvre depuis plus de quarante ans à rapprocher les univers culturels et à renforcer les liens entre la France et la Corée du Sud. L’art du lien : un engagement au long cours Formée à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT) de la Sorbonne Nouvelle, Choi Jung-wha a consacré sa carrière à faire dialoguer les langues, les traditions et les imaginaires. Après son retour en Corée, à la suite de dix années passées en France, elle a travaillé comme interprète auprès de plusieurs chefs d’État sud-coréens. Cependant, lors des sommets franco-coréens des années 1980 et 1990, elle officiait principalement en tant qu’interprète officielle des présidents français, François Mitterrand puis Jacques Chirac, à la demande du gouvernement français. Enseignante à l’Université Hankuk et cofondatrice de la revue académique FORUM , elle a toujours envisagé les échanges culturels comme une passerelle, un espace d’écoute et de réciprocité. Avec la création du CICI en 2003, elle transforme cette conviction en structure. L’objectif : promouvoir une image moderne, authentique et plurielle de la Corée, en valorisant celles et ceux qui, par leur engagement ou leur talent, participent à son rayonnement à l’international. Un forum d’idées et de résonances : le CCF 2025 Le 12 juin dernier, cette vision s’est incarnée dans l’édition 2025 du Culture Communication Forum (CCF), événement phare du CICI, organisé dans les salons du Grand Hyatt à Séoul. Cette 16e édition, placée sous le signe du Sustainable K-Style , a réuni diplomates, artistes, chefs d’entreprise et journalistes autour d’un thème au cœur des défis contemporains : comment conjuguer héritage coréen et modernité durable ? Au fil des performances et interventions, le forum a exploré les multiples facettes d’un K-Style revisité — entre mode, musique, art de vivre et innovation — porté par une exigence éthique et écologique. Le tout dans un esprit d’ouverture, de dialogue et de création partagée. Parmi les lauréats de cette édition, une figure a particulièrement ému le public : Laure Mafo , chanteuse française installée en Corée du Sud, qui a reçu un Prix spécial pour son interprétation habitée du Pansori , cet art vocal ancestral inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Une voix forte, un parcours audacieux, et un symbole vivant de ce dialogue franco-coréen que Choi Jung-wha défend avec constance. Une amitié durable avec la France Son attachement à la France est profond, ancien et personnel. Par ses traductions, ses coopérations académiques, ou encore la publication en français de son ouvrage K-Style , Choi Jung-wha n’a cessé de tisser des liens entre les deux pays. En recevant les insignes d’officier de la Légion d’honneur, c’est toute cette trajectoire d’engagement et de finesse diplomatique que la République française salue. Depuis des décennies, elle trace ce chemin, et nous y invite, avec grâce et constance. Plus qu’une diplomate de la culture, Choi Jung-wha en est la dame de cœur : engagée, sensible, fidèle à ses valeurs, et attentive à faire rayonner non seulement la Corée, mais aussi celles et ceux qui la racontent.
- « FEMMES » par Pharrell Williams : l'art au féminin et au pluriel
Exposition FEMMES, Galerie Perrotin Il y a d’abord ce nom : Pharrell Williams. Beaucoup viennent pour lui. Par curiosité, par fidélité, par amour de la pop culture. Mais ce qu’ils découvrent en poussant la porte de la galerie Perrotin à Paris risque bien de les surprendre. FEMMES , c’est le titre. En lettres capitales, pluriel assumé. Une exposition dense conçue par Pharrell comme une ode aux artistes noirs, femmes pour la plupart, qui racontent le monde d’aujourd’hui avec leurs mots, leurs gestes, leurs matières. Pas une célébration nostalgique du passé, mais une plongée dans l’urgence du présent. L’exposition ne se veut pas un monument figé. Elle respire, elle pulse, elle écoute. En entrant dans les salles, on est saisi par cette énergie hybride, entre tradition et innovation, qui traverse les œuvres exposées. Comme dans le roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie , FEMMES relie les continents, les générations, sans jamais perdre de vue ce que c’est que d’exister aujourd’hui, dans un corps noir, dans un monde complexe. Un tableau de Nina Chanel Abney vous saisit dès les premières minutes. Des formes vives, des couleurs qui explosent, une composition qui rappelle les jeux vidéo, les réseaux sociaux, les détournements de la culture numérique. L’esthétique visuelle a tout d’un clip. Et pourtant, ce que ça dit, c’est plus profond. On pense à la série She’s Gotta Have It de Spike Lee , où l’héroïne Nola Darling vit entourée d’artistes afro-américains contemporains (Kehinde Wiley, Amy Sherald…), les œuvres ici ne décorent pas. Elles racontent, elles questionnent, elles s’imposent. Plus loin, les pièces textiles de Kenia Almaraz Murillo ressemblent à des cartes émotionnelles. Des patchworks brodés, colorés, denses, où l’intime se mêle au politique. On devine des histoires de migrations, de transmissions, de luttes aussi. Le textile devient armure, cri, affirmation. Et puis, il y a les sculptures de Seyni Awa Camara , en terre brute, presque archaïques. Elles évoquent l’enfance, la maternité, les généalogies invisibles. Ce sont des totems discrets, solides. Dans une salle voisine, les collages de Malala Andrialavidrazana interrogent les archives coloniales et les récits dominants. Ils superposent cartes, portraits anciens, photographies déchirées. Une mémoire fragmentée, mais jamais effacée. Dans la dernière salle, les sculptures de Kennedy Yanko , faites de métal froissé et de peinture coulée, évoquent une esthétique post-apocalyptique. On pense à la science-fiction de N.K. Jemisin , à des mondes brisés qui inventent de nouveaux codes de beauté. C’est peut-être ça, le vrai propos de FEMMES : montrer que l’art afro n’est pas seulement en train de rattraper l’histoire. Il est en train de créer l’avenir. Ici, la pop culture n’est pas un habillage. Elle est un matériau, une langue. Elle est présente dans les formes et dans les références. Comme le cinéma de Barry Jenkins , comme les clips de Solange , comme les romans graphiques de Marguerite Abouet , FEMMES raconte ce qui arrive quand la culture noire prend le contrôle de sa propre narration. Il ne s’agit pas de faire joli, il s’agit de faire sens. Et Pharrell, curateur inattendu mais sincère, prouve qu’on peut faire dialoguer le glamour et la profondeur, la forme et le fond, l’accessible et l’inédit. Avec cette exposition, il ne cherche pas à illustrer le passé. Il aide à inventer ce que pourrait être demain. Infos pratiques FEMMES – jusqu’au 19 avril 2025 Galerie Perrotin, 76 rue de Turenne, Paris 3e Entrée libre. Un conseil : prenez votre temps.
- Fanon, de Jean-Claude Barny
Il y a des films qui tombent à pic. Fanon , de Jean-Claude Barny, qui sortira en salles le 2 avril, est de ceux-là. Dès l'ouverture, un coup de feu claque, nous arrachant au confort de nos sièges pour nous jeter au cœur du fracas colonial. Nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Puis ces mots de Fanon s’imposent à l’écran : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission : la remplir ou la trahir. » Le ton est donné. Il fallait ce film pour rappeler que Fanon n’est pas qu’un nom sur une page d’universitaire, mais un corps, une voix, un combat. En France, il reste un grand absent. On cite son nom, mais qui sait encore ce qu’il a dit, écrit, défendu ? Barny retrace l’itinéraire de ce Martiniquais devenu l’une des figures de la lutte algérienne, psychiatre et penseur dont l’œuvre est un cri contre toutes les oppressions. Fanon de Jean-Claude Barny, un film nécessaire, en ces temps troubles En ces temps où l’on suspend un journaliste pour avoir rappelé les crimes coloniaux, que des documentaires sur l’Algérie disparaissent des écrans, Fanon pose une question dérangeante: que faisons-nous de notre histoire coloniale ? Car nous vivons à l'ère de la post-vérité, où les faits historiques deviennent secondaires face aux récits que l'on fabrique, aux émotions que l'on manipule, aux vérités que l'on adapte. Barny nous ramène à l’essentiel : l’histoire, les luttes, la réalité brute de la colonisation et de ses séquelles. Peau Noire, Masques Blancs : une boussole universelle Peau Noire, Masques Blancs n’est jamais loin, ce texte de jeunesse, cette thèse refusée, qui demeure une boussole pour quiconque cherche à comprendre la mécanique implacable de la colonisation. Barny le filme, littéralement. À travers la figure d’un Fanon médecin, psychiatre à Blida, où les murs de l’hôpital bruissent de la violence coloniale, où soigner signifie résister. Là, dans ce lieu censé réparer les âmes, Fanon comprend que la psychiatrie coloniale est aussi une arme pour maintenir l’oppression. Mais Fanon est avant tout un film d’introspection. Un homme qui doute, qui pense, qui écrit. Aux côtés de Josie, son épouse, et d’Olivier, leur fils né à Alger, il s’ancre dans une vie familiale, loin du mythe figé. Des images qui marquent Barny parsème son film d’allégories qui interrogent. Ce crabe, sur lequel Fanon tire enfant, est-ce la maladie tapie en lui, ou le mal colonial qui gangrène les corps et les âmes ? Cette mangrove suspendue au mur d’Alger, miroir de ses racines martiniquaises ou dédale intérieur où se perdent ses patients ? Et cette mer face à lui au moment ultime, serait-elle l’exil, le passage du milieu, l’histoire des opprimés ? Jean-Claude Barny nous pousse à regarder au-delà des images. Un film pour aujourd’hui, un film pour demain En cette année du centenaire de Frantz Fanon, le film de Jean-Claude Barny ne se contente pas d’un hommage. Il ravive une pensée toujours brûlante, qui éclaire nos sociétés et leurs rapports aux dominations passées et présentes. Barny filme un Fanon vivant et insoumis car l’histoire ne s’efface pas et une société ne se construit pas sur l’oubli. Ce film est un rappel : chaque génération doit affronter sa mission. Mais la nôtre en est-elle digne ?
- Exposition sur les quais du RER C. Les cimetières à vélos en Chine
Exposition Chine, Des cimetières à vélos. Photographies de Wu Guoyong. Sur les quais de la station Invalides du RER C À la gare des Invalides, côté RER C, une halte inattendue s'impose. Pas de quai bondé, pas de train à attraper, juste une plongée en pleine dystopie urbaine avec l’exposition « Chine des cimetières à vélos » du photographe Wu Guoyong. Ici, les bicyclettes ne filent plus le nez au vent, elles s’empilent, rouillées, abandonnées, formant des montagnes absurdes, vestiges d’un rêve trop grand La fin d’un symbole Souvenez-vous de ces images d’une Chine où la bicyclette régnait en maître, immortalisée dans les romans de Yu Hua ou les films de Wang Xiaoshuai . Beijing Bicycle en 2001 en faisait déjà le symbole d’une société en mutation : objet de liberté, mais aussi de lutte et d’injustice. Aujourd’hui, ces vélos en libre-service, promesse d’un futur éco-responsable, ont fini par encombrer trottoirs et esprits, jusqu’à devenir indésirables. Trop d’ambition, trop de machines, et surtout, trop d’oubli. Alors, on range, on empile, on efface. Entre mémoire et modernité Wu Guoyong capture ces cimetières de métal comme d’autres immortalisent des temples en ruines. Chaque cliché raconte une histoire de course effrénée et de fin programmée, une poésie urbaine à la Jia Zhangke , où le passé et le présent se croisent sans vraiment se comprendre. Still Life n’est pas loin : ici aussi, le progrès avance en laissant derrière lui des fantômes. On pense à Lu Xun , qui décrivait déjà une Chine en perpétuel chantier, hésitant entre modernité et mémoire. Ces bicyclettes sont-elles les dernières victimes d’une marche forcée vers l’avant ? Ou bien ne sont-elles qu’un reflet de nous-mêmes, lancés à pleine vitesse sans jamais savoir où l’on va ? Une dernière balade En laissant l’exposition derrière soi, la ville reprend ses droits, les klaxons couvrent la mélancolie. Mais une image demeure : celle de ces vélos, amoncelés comme des ossements, attendant qu’on les oublie pour de bon. À voir, avant que tout ne disparaisse.
- Féminisme de pouvoir : Sororité à huis clos
Il y a quelque chose de troublant dans l’image que l’on se fait de la sororité au sommet. Une belle promesse de solidarité entre femmes, un front uni contre le plafond de verre, une main tendue à celles qui suivent. Et pourtant, derrière ce vernis d’émancipation collective, une autre réalité se dessine : celle d’une élite féminine qui s’organise pour se coopter, qui parle d’inclusion tout en verrouillant les portes derrière elle. Femmes de pouvoir, Illustration générée par DALL·E Jane Fonda, icône féministe et actrice engagée, l’avait dénoncé sans détour au moment du lancement de # MeToo , un mouvement qu’elle voyait dominé par des femmes blanches et aisées. Une indignation sélective, qui mettait de côté les premières particulièrement concernées par les violences sexistes et sexuelles : les femmes racisées, précaires, travailleuses invisibles de l’ombre. Cette fracture, elle ne date pas d’hier. Déjà dans les années 70, la militante afro-féministe Bell Hooks alertait sur la manière dont certaines féministes blanches se battaient pour accéder aux mêmes privilèges que les hommes, sans remettre en question les structures de domination qui broyaient les plus vulnérables. Aujourd’hui, l’histoire se répète. Dans les hautes sphères des entreprises, des femmes accèdent aux postes-clés, occupent des sièges en conseil d’administration, dirigent des multinationales. Mais combien d’entre elles tendent réellement la main aux autres femmes, à celles qui n’ont pas eu le même parcours, le même réseau, le même capital social ? À trop vouloir mimer les cercles élitistes masculins, certaines finissent par en reproduire les codes : cooptation, entre-soi, condescendance. Le pouvoir, après tout, a toujours été une affaire de caste avant d’être une affaire de genre. Margaret Atwood l’illustrait brillamment dans La Servante écarlate , où les Épouses, femmes de l’élite, ne remettent jamais en cause le système oppressif qui les sert. Elles y participent, elles en tirent profit, et elles méprisent celles qui sont en bas de l’échelle. Le cas de Sheryl Sandberg, ex-directrice des opérations de Facebook, est frappant. Son livre Lean In , qui encourage les femmes à s’affirmer dans le monde du travail, s’adressait surtout à celles qui avaient déjà les cartes en main pour y parvenir. Son discours ne concernait pas les mères célibataires cumulant deux emplois sous-payés, ni les femmes racisées victimes de discrimination systémique. Alors, ce féminisme des classes supérieures bénéficiera-t-il à toutes ? L’histoire montre que non. Parce que le combat pour l’égalité ne peut se limiter à une question de parité en entreprise, à des quotas de femmes PDG ou à des panels sur la diversité en conférence. Il doit être un combat pour toutes, y compris pour celles qui n’ont pas la voix, le réseau ou le privilège d’être écoutées. Tant que la sororité se vivra à huis clos, elle ne sera qu’un miroir aux alouettes.
- Des Nuées de Sens - Partager. Inspirer. Célébrer.
@ hamimfadillah, mosaïque de visages d'Indonésie Bienvenue dans "Des Nuées de Sens", mon espace de réflexion consacré à la diversité des cultures. Ce blog vous invite à explorer les multiples facettes de nos héritages à travers des articles captivants, des récits vibrants, et des témoignages inspirants. Rejoins-moi et célébrons ensemble la richesse de nos identités multiples. #Culture #Diversité #Partage #Inclusion #Inspiration @Kadir Nelson, So Together







